mercredi 25 août 2010



            Le rabbin habitait dans un quartier superposé, ce qui lui procurait une certaine facilité pour se rendre à la synagogue car les édifices n'étaient pas très éloignés les uns des autres. Ce lieu de culte manquait d'originalité dans son architecture, du moins à l'extérieur. On eût dit un immeuble ordinaire, et personne ne la remarquait spécialement en dépit de l'énorme étoile à six branches, peinte en jaune, qui en couvrait la façade dans les années 40. Celle-ci avait été refaite depuis : elle était mauve à présent. Le propriétaire venait si peu souvent, en connaissait si mal les coins et les recoins qu'il devait être aisé de l'emberlificoter, et le rabbin s'était finalement décidé à en faire l'acquisition. Il flairait là une bonne affaire et un marché de caractère un peu déloyal, comme il les affectionnait, ce qu'il enfouissait dans son for intérieur, où il y avait de la place.

            Nul n'est censé ignorer la loi. Le rabbin en avait fait l'amère expérience en essayant de cultiver conjointement et clandestinement, dans le jardin de la synagogue, des roses trémières et des pétunias. Comme il aurait pu s'y attendre, les roses fleurirent mais les pétunias séchèrent sur pied. Il décida donc, l'année suivante, de ne semer que des belles-du-soir. Celles-ci fleurirent puis se fanèrent, ce qui était tout de même un signe troublant. Il acquit néanmoins la synagogue pour un prix dérisoire en regard des prétentions du propriétaire qui, facilement effrayé, se laissa détrousser sans sourciller.

            Toujours respectueux de la loi, le rabbin entretenait ponctuellement et soigneusement, une fois l'an, les deux fauteuils de rotin usagés qui agrémentaient sa cour. A force de rester dehors nuit et jour, été comme hiver, exposés aux intempéries et aux déjections des tourterelles, ils finissaient par se recouvrir d'une mince pellicule de cristal de roche que le rabbin devait poncer au papier de verre n°2 pour éviter les commérages, dont ses voisins étaient particulièrement friands. Ils lui prodiguaient souvent conseils et reproches. A côté de cela, il menait une vie d'ermite dans sa modeste demeure, méditant les Ecritures, buvant du punch et se nourrissant de racines et de baies sauvages. Il se couchait tôt, se levait tard, faisait rarement la vaisselle. Une vraie vie d'anachorète.

            Il s'était fixé une fois pour toutes les règles et contraintes qui devaient rythmer son existence, et ne comptait pas les abandonner de sitôt. Les seules distractions qu'il s'octroyait consistaient en d'hebdomadaires parties de bridge avec des gens étrangers au pays, que le voisinage comméreur s'accordait à trouver tout à fait présentables, et même distingués. On chuchotait ferme quand ils passaient l'imposante grille de fer forgé.

            Le rabbin disposait dans sa maison d'un couloir coudé qui lui était précieux car il conduisait directement à la synagogue, à condition de prendre le bon côté du coude. Quand on se trompait de côté, on devait affronter une multitude d'autres coudes redoutables. La première semaine, quand il se rendait à ses offices, il rencontrait toujours dans ce couloir un jeune homme, de naissance visiblement élevée, qui le saluait respectueusement et lui demandait son chemin. Malgré l'ambiguïté de cette question, le rabbin lui indiquait systématiquement le mauvais côté, en ajoutant : "Ce n'est pas facile." Lui-même avait mis une bonne année avant de s'orienter correctement dans ce dédale. Cette année passée, la vie lui parut soudain bien morne et sans intérêt. Tout imprévu avait disparu de sa monotone existence. Dans le couloir, les mouches bourdonnaient sans surprise. La synagogue changeait bien peu souvent de forme, du moins à l'extérieur, et les parties de bridge lui donnaient le cafard.

            Heureusement, un évènement inattendu vint dissiper la mélancolie qui commençait à sourdre en lui, et rompre le fade écoulement de ses jours : il se maria. Il savait en fait dans son for intérieur -- où il y avait de la place -- que ce mariage avait été fatal, inéluctable. Bien que profondément croyant, et même d'un mysticisme sans bornes à ses heures, il en avait eu le pressentiment secret. Seule une paresse coupable l'avait empêché d'en découvrir, voire d'en rechercher, la véritable signification, dont une frange immatérielle restait encore obscure à son entendement.

            Cette situation nouvelle présentait bien sûr un grand intérêt pour lui. Comme il avait fait, des années auparavant, quelques études de sciences politiques, il parvint à en maintenir pendant une certaine période le caractère original et excitant, sans succès d'ailleurs. Bientôt la lassitude s'imposa à sa conscience, et la conscience de sa lassitude fit qu'il s'aperçut qu'il était las de sa conscience lassée dont au sujet de laquelle.

            Il se rendit compte alors qu'il ne lui était plus possible, dorénavant, de mener son existence d'une façon tenable sans une dose quotidienne, fût-elle infinitésimale, d'anomalie foutraque et de burlesque rageur. La solution maritale s'étant avérée décevante, il resta plusieurs mois dans un complet accablement puis, en désespoir de cause, il se convertit au protestantisme dans son for intérieur.

          Comme dans un roman picaresque de Lope de Vega, ce rebondissement subit donna à l'ici-bas dans lequel il évoluait un regain d'intérêt tout neuf, délicieusement schizophrénique. Il repeignait en jaune satiné les murs du monde, il sculptait la terre en forme d'oseille ! Tout cela devait se fêter !

            Le rabbin pensa immédiatement à un grand concours de quilles qu'il aurait pu organiser avec ses amis joueurs de bridge. Sa femme, qui n'était pas au courant de sa conversion car il désirait la garder secrète pour qu'elle restât savoureuse le plus longtemps possible, au moins jusqu'à la semaine suivante et plus si nécessaire, lui remontra qu'il était très maladroit de ses mains, qu'il cassait souvent des pendules et des bouteilles, et qu'il perdrait sûrement. Ceci n'avait aucune importance à ses yeux, car il n'entendait jamais ce que disait sa femme. Il médita cependant et longuement cette idée à part lui et en conclut, navré, qu'il perdrait sûrement. Il rejeta donc ce projet avec humeur, renifla vigoureusement, battit un peu sa femme, parcourut le journal de la veille d'un air naturel et fit exprès une crise de nerfs pour se soulager de la longue tension intellectuelle à laquelle il avait été soumis. Enfin, il passa en revue toutes les compétitions où il avait une chance de remporter la victoire. Il n'en trouva aucune dans le domaine sportif. Lutte sumô, triple saut, étendage de linge, toutes étaient au-dessus de ses forces. Il se résigna donc à inviter ses amis à prendre l'apéritif.

            Le rabbin n'avait rien négligé. '' Réunion modeste . Intimité et sans-gêne assurés . Débraillé à éviter néanmoins '' lisait-on sur le bristol glacé orné d'angelots joufflus des faire-part officiels. Quand les invités eurent poussé l'impressionnante grille de fer forgé et pénétré dans la cour de la demeure rabbinique, par un beau soir de décembre, ils purent constater que leur hôte, malgré son austérité habituelle, avait dressé un buffet substantiel et arrangé avec beaucoup de goût un petit décor de jour de fête.

            Des guirlandes aux couleurs gaies descendaient le long des murs, bleues, rouges, violettes, noires. Le plancher était recouvert de confettis blancs et marrons, disposés en damier, et le buffet avait été placé sur une haute estrade, à laquelle on accédait par des bonds successifs décorés avec un luxe inouï.

            A la vue de cette prodigalité, les invités du rabbin verdirent de jalousie. Eux-mêmes, au cours de leurs réceptions, faisaient d'habitude les choses avec beaucoup plus de munificence. Il y avait généralement un orchestre de jazz, des girls déshabillées, etc. Cependant leur ami les mit à l'aise grâce à un sourire engageant, et il fit un signe. Aussitôt, une musique de style arabe emplit la cour, diffusée par des haut-parleurs habilement dissimulés dans le feuillage. Ce faste répondant si peu à la simplicité promise poussa les convives à gronder poliment leur hôte pendant qu'il remplissait les verres à la ronde, ayant pour chacun un mot aimable sur sa santé, qui n'était pas très bonne en ce moment, et sur son moral, au beau fixe depuis la régénérescence spirituelle provoquée par sa récente conversion qu'il dorlotait en son for intérieur.

            On s'assit enfin. On mangea, on but, on causa, on but, on dansa, on but, on chanta comme des fous. Les invités admirèrent la splendide collection de plantes exotiques qui faisait l'orgueil du rabbin, dont ils n'avaient pas grand-chose à secouer. Il leur expliqua dix fois -- mais ces gens-là ne comprenaient rien -- qu'il entretenait une correspondance assidue avec un indigène des îles Fidji, lequel lui expédiait chaque nouveau spécimen dès sa parution. Ainsi il était sûr de pouvoir continuer jusqu'à la fin de sa vie cette thérausisation, sans qu'il lui manquât un seul exemplaire. Avantage énorme, car pour ceux qui n'étaient pas ainsi favorisés certains modèles devenaient très vite introuvables, et "c'est d'ailleurs ce qui fait leur valeur", assénait-il avec indignation à ses amis émus.

           Quand le jour pointa -- on l'avait attendu avec impatience et il fut accueilli par des hourras -- les invités du rabbin prirent congé de lui en hâte. Il feignit un peu d'insister pour les retenir, et se retrouva seul. Alors, il fit rapidement disparaître les reliefs du repas avec une pelle qu'il tenait dissimulée sous ses vêtements, élimina prestement toute trace des festivités, corrigea sa cravate défaite, mit de l'ordre dans son costume, passa la main dans ses cheveux pour les ébouriffer, prit l'air le plus innocent possible et alla se coucher.

            Pendant son sommeil, qui fut agité, il rêva que dans son voisinage demeurait une femme jeune, jolie, polie et pauvre. Elle était venue chez lui à plusieurs reprises pour lui demander l'aumône et, en homme intègre qu'il était, il l'avait à chaque fois rudement repoussée. Quand cette créature réalisa qu'elle ne pourrait rien tirer de lui par des procédés malhonnêtes, elle revint à la charge en lui proposant de devenir sa servante, et ceci à titre gracieux. Il entra alors dans une colère épouvantable, prétextant qu'il n'avait pas besoin de servante pour le moment, qu'il regrettait beaucoup et qu'il aurait pourtant bien aimé lui être utile. Soulagée, la femme s'en alla et ne reparut jamais à ses yeux. Certaines personnes, interrogées par le rabbin fou de curiosité, prétendirent même qu'elle avait quitté le pays

            A son réveil, la première pensée qui lui traversa l'esprit fut qu'en se convertissant au protestantisme il avait commis un abominable sacrilège. Il avait pris le risque de troubler, voire de compromettre définitivement, l'activité majeure qui naguère occupait ses journées : les incessants aller-retours entre son domicile et la synagogue. La plupart de ces déplacements lui étaient d'ailleurs imposés par de triviales nécessités physiologiques. Il n'avait pas de cabinets chez lui, alors qu'il pouvait en disposer à sa guise dans ce lieu saint (dans ''synagogue', il y a ''gogue'). Souffrant de la prostate, il perçut immédiatement ce que sa conversion allait lui coûter, d'autant plus que le temple huguenot qu'il comptait fréquenter désormais était très mal équipé : juste un tilleul dans la cour, et encore pas très gros.

            Qu'allait-il faire de son temps à présent ? Si moralement il ne se reconnaissait pas le droit de pénétrer aux lieux de son ancien culte, comment allait-il combler le vide de ses journées ? Cette question le tourmenta tellement qu'il n'en ferma pas l'oeil de trois nuits, et il aurait bien peu dormi s'il en eût été de même pendant la journée. Après une quinzaine de réveils en sursaut et en sueur, sur le coup de midi, il se rendit compte qu'il était au seuil d'une décision capitale qui allait engager le reste de sa vie -- et à dix-sept ans il lui en restait encore beaucoup, estimait-il. Les scrupules ayant haché sa conscience menu comme du persil tel que le préparait ma grand-mère ardéchoise qui n'avait pas sa langue dans sa poche ni son hachoir sous le boisseau, il opta pour un compromis héroïque : il limiterait ses visites à la synagogue à douze par jour. Si des imbéciles émettaient des critiques, si des fesse-mathieu sans discernement ni culture lui reprochaient ces manquements, il essaierait d'en tenir compte dans la mesure du possible, voire de l'impossible. Puis, se disant qu'il valait mieux battre le fer tant qu'il était rouge, il rédigea aussitôt une profession de foi de quatre-vingt huit pages qui lui coûta beaucoup de travail parce qu'il devait sans arrêt inventer des choses qu'il ne pensait pas du tout. Il ne voulut pas la publier, malgré les sollicitations des éditeurs, afin de préserver son for intérieur.

            (Ma grand-mère était une vieille paysanne quand je l'ai connue. Avant aussi, mais moins vieille. Mes parents m'envoyaient parfois en vacances dans sa petite ferme à une vingtaine de kilomètres d'Aubenas. Veuve de bonne heure à cause de la guerre, elle ne s'était jamais remariée. Sans fortune, elle n'avait ni bonne ni domestiques. Je m'ennuyais un peu pendant ces séjours, surtout lors des longues soirées auxquelles elle m'astreignait dans la cuisine fumeuse, me parlant sans arrêt de Kant, de Goethe, de Spinoza, que des étrangers.)

            Dans cet ouvrage, le rabbin professait des principes éthiques dépassant ceux des ministres religieux les plus exigeants. S'il était d'une rigidité inébranlable en tout ce qui concernait l'observation des cultes et des rites protestants, il faisait montre par ailleurs d'une intransigeance absolue dans le domaine des moeurs et de l'observation des lois morales. Pour ne donner que quelques exemples, il réprouvait le mensonge, regrettait le meurtre, déplorait le vol, blâmait carrément le viol, condamnait la corruption et n'était pas franchement favorable à la torture. Aucun laxisme, donc. Seuls les persécuteurs antisémites trouvaient quelque grâce à ses yeux parce que, écrivait-il, "Ces gens-là ne sont pas comme nous."

            Ces principes intraitables l'avaient une fois emporté à un point de furie difficile à imaginer : il avait été jusqu'à reprocher à sa femme de lui avoir donné un enfant sans raison vérifiable. Ses voisins, au courant de toute l'affaire, disaient alors tout bas lorsqu'il les bénissait : "C'est un saint." On se souvient qu'ils étaient adeptes du commérage vicinal. Il n'en restait pas moins que pour lui la rectitude de la conduite, la vertu dans le comportement et l'entente entre les hommes passaient avant tout, avant même l'espoir en l'Au-delà, dont il se souciait d'ailleurs fort peu, avant même la préparation du punch, où ses amis lui reconnaissaient quelques difficultés. Il est vrai qu'une fois la morale observée et les bonnes moeurs strictement respectées, le rabbin péchait prodigieusement et sans retenue, comme s'il eût voulu se rattraper de ses longues périodes de continence. Mais à qui jeter la première pierre ?

             Le rabbin obtint de sa femme dix-huit enfants. Par un fait exprès, la moitié mourut à six mois, et l'autre à seize ans. On ne sait pas encore aujourd'hui dans quel ordre survinrent ces deuils. L'enfant survivant, qui était profondément débile, mal formé, souffreteux et allergique à l'ail cru, vivota pendant quelques années malgré une mauvaise santé générale interrompue par d'inquiétantes maladies pulmonaires, puis se fortifia soudain et devint un grand et solide gaillard. Il quitta la maison au printemps 1941, en disant à son père : "Je m'en vais, ou je te casse la gueule." Là encore, le sens de ces paroles reste obscur.

             Par ailleurs, le rabbin avait eu d'une concubine plusieurs rejetons qui tous moururent en bas-âge sauf deux qui furent morts-nés. Il vécut néanmoins heureux avec sa compagne, et ils eurent beaucoup d'enfants.

            Fort de son expérience, il s'attela à des recherches visant à établir de façon statistique les cycles de mort prématurée chez les nourrissons provenant des alliances entre réfugiés politiques roumains et pakistanais, mais il ne put terminer cette oeuvre tellement cela l'emmerdait, malgré les sollicitations pressantes des éditeurs.

                                                                                   *****

            Le rabbin partit dans la campagne, un jour, pour se délasser et oublier tous ses travaux littéraires. Soudain, au coin d'un bois, il rencontra un singulier personnage. Le vent, qui semblait venir des zébrures violettes du couchant, secouait autour de son visage des boucles blondes d'Antinoüs. C'était une bien belle soirée d'automne, et cet énergumène contemplait pensivement les vagues s'écrasant à ses pieds, à la base du roc anguleux où il se tenait, hautain et dominateur. L'écume en s'envolant semblait lui offrir un hommage. Ses vêtements claquaient bruyamment dans l'air tourmenté, ses cheveux sifflaient comme une voile qui siffle. L'ouragan semblait impuissant à renverser cette figure de pierre vivante, seule face à la mer déchaînée qu'il avait l'air de défier.

            Le bel inconnu descendit enfin de son promontoire pour uriner dans la plaine, protégeant sa pudeur grâce aux vastes pans de son manteau ailé. Le rabbin sentit aussitôt se réveiller en lui tous ses vieux préjugés d'ecclésiastique endurci, surtout lorsque l'autre remonta, échevelé, sur son rocher.

             Quand ses yeux se furent un peu mieux habitués à l'obscurité, le rabbin parvint à distinguer plus précisément les détails de la physionomie de cet étrange personnage. Sa tempe gauche était barrée d'une assez profonde cicatrice, telle que pourrait en produire un coup de poignard afghan, et ses mains étaient chargées de lourdes bagues à tous les doigts. Il devait avoir marché longtemps, car les hautes bottes de cuir rouge et leurs parements de cuivre étaient recouverts d'une poussière qui ne venait pas d'ici. Il portait sur un épais baudrier trois coutelas à manche d'argent. Examinant de nouveau la longue pèlerine grise de l'inconnu, puis ce qu'il distinguait du visage qui la surmontait, le rabbin en conclut qu'il ne devait pas avoir beaucoup plus de huit ans. Il l'interpella d'un air doucereux.

            --  Holà ! Toi ! Que fais-tu sur mes terres ?
            L'étranger se retourna lentement et répondit d'une voix caverneuse qu'on évitât de se mêler de ses affaires. Un peu mis en confiance par l'allure pacifique de son antagoniste, le rabbin marcha sur lui. Il piétina particulièrement la tête, se souvenant que pendant son enfance on l'avait à maintes reprises forcé à manger du foie de sanglier malgré ses protestations et les interdits prescrits par sa religion. Le jeune âge de sa victime avait seulement fait ressortir en lui le fantôme de parents tyranniques, fixé en son subconscient comme un nid d'araignée dans ... comme un nid d'araignée.

            Le sanglier est-il un cochon ? se demandait le rabbin pleurant à chaudes larmes. Il ne se répondit point, redoutant l'animosité de la populace qui aurait pu interpréter ses pensées de travers.

            Il oublia rapidement cette aventure, afin que le remords ne le tenaillât pas d'avoir massacré un être aussi juvénile. En effet, l'enfant lui avait confié en expirant, alors qu'il tenait dans ses petites mains une de celles du rabbin (la droite) : "J'ai mal." Un flot de sang avait alors jailli de sa bouche, ainsi que du crâne broyé. Les petits bras maigres s'étaient raidis, le tronc s'était douloureusement contracté, les mains chétives avaient serré plus fort la main du rabbin qui, le visage inondé de pleurs, avait murmuré : "Arrête avec ça." Mais l'enfant avait maintenu son étreinte, et ses yeux révulsés au bout du nerf optique s'étaient peu à peu emplis du regard de la mort. Une fois pleins, ils pétèrent, et le rabbin ému mais souriant quoiqu'intimidé, s'était levé péniblement, avait fait quelques pas en arrière, et avait achevé le garçon d'un grand coup de revolver, ce qui avait libéré vers l'extérieur les entrailles déjà congestionnées.
    
            Il avait alors pris dans ses bras le petit cadavre, avec d'infinies précautions et sans se soucier du sang qui coulait sur les manches de son blazer – bien que cela le chatouillât fortement et lui donnât envie de rire. Il avait marché quelques mètres et fracassé le corps sur un rocher, face à l'océan, pour que les mouettes trouvassent dans les anfractuosités de la pierre une pâture toute prête à assouvir leurs éternels instincts sanguinaires. Il avait ensuite pieusement inhumé le reste de la dépouille – quelques cheveux – et il était revenu chez lui en rampant pour effacer le sang dont il était couvert. Il s'était bien sûr approprié le manteau de l'étranger, afin d'éviter que quelque misérable vagabond ne le prît. Il en fit plus tard un joli cache-radiateur.

Le soir à table, il raconta l'aventure à sa femme. Celle-ci avait d'autres soucis en tête, et ne l'écouta guère. Il en fut donc réduit à se la raconter à lui-même, ce qu'il ne manquait jamais de faire quand il était en société, ou bien, pour se rassurer, lorsqu'il avait à traverser de nuit une contrée obscure et désolée.

                                                                                *****    

Justement, le rabbin se narrait cette anecdote dans son for intérieur en se rendant ce soir-là à l'une de ses habituelles parties de bridge, qui devait avoir lieu dans une maison isolée de Sologne, par circonspection. Nous étions en décembre, et la route qu'il suivait depuis le matin était sinistre. Les bois environnants étaient hauts et noirs. Les sombres fougères poussant dans les fossés profonds se recourbaient sur le chemin comme des mains griffues, et avides de saisir le voyageur. Les becs de gaz étaient éteints. Pas de lune, pas une seule étoile au firmament et, à part un soleil radieux, pas une lueur rassurante dans la riante nature où avançait le rabbin. Il s'astreignait à marcher lentement, malgré son émotion, pour profiter plus longtemps du spectacle qui s'offrait à ses yeux lourds de béatitude, d'anxiété, de bonheur et de sommeil.

Il sursauta tout-à-coup – il sursautait toujours de cette façon. On tirait des coups de feu sur sa droite, qui furent suivis de cris de frayeur, d'un remue-ménage de branches cassées, de feuilles mortes foulées par des pas rapides, d'appels de détresse répétés, de claquements de fusils qu'on arme, de jurons grossiers et de rires machiavéliques. Après avoir réfléchi, le rabbin pensa qu'il devait s'agir d'une poursuite à travers bois. Un jeu, peut-être. Il crut de son devoir d'intervenir.

Les sons qu'il percevait semblaient indiquer qu'on courait dans sa direction, mais il ne distinguait rien à travers les taillis épais qui bordaient la route. Les hurlements redoublèrent soudain, effrayants. Il prit ses jambes à son cou pour rejoindre l'endroit d'où ils provenaient. « Sans doute de pauvres gens attaqués par des voleurs de grand chemin » pensait-il en entrevoyant là une occasion inespérée de faire briller sa technique de combat à mains nues.

Parvenu, haletant, à l'orée d'une clairière, il découvrit la scène, qui était à peu près ce qu'il avait imaginé. Une vieille femme courait en rond, pitoyable et éperdue, poursuivie par trois individus à la mine patibulaire, qui gagnaient rapidement du terrain et ricanaient déjà. Sans s'en rendre compte, la vieille se dirigeait droit vers le bouquet d'eucalyptus où le rabbin s'était dissimulé. Il remarqua immédiatement que les agresseurs avaient abandonné leurs armes, sans doute complètement déchargées, et qu'il restait encore à la femme une petite chance de s'échapper si on ne l'arrêtait pas avant qu'elle eût pénétré dans le bois. Ce n'était pas à négliger. Le rabbin prit aussitôt sa décision. N'écoutant que son sens civique, il bondit hors des fourrés avec un cri terrible et saisit à bras-le corps la vieille femme au moment où elle passait devant lui, essoufflée et terrorisée. Il la maintint solidement à terre grâce à un arm-block de son invention, jusqu'à l'arrivée de ceux qu'il présumait être des voleurs.

Ceux-ci le félicitèrent, le remercièrent chaleureusement et l'assurèrent de toute leur reconnaissance. La vieille fermement ligotée, ils se retrouvèrent autour d'une bière (l'hypocras n'existait pas encore à cette époque) et ces gens informèrent humblement le rabbin, non sans une certaine émotion dans la voix, qu'ils n'étaient ni des voleurs ni des bandits, comme on aurait pu le croire, mais seulement des trafiquants d'esclaves. Ils l'accablèrent d'éloges, de bénédictions, et de toutes les louanges que peut inspirer la plus sincère des gratitudes. Gêné dans sa modestie, il répondit en rougissant que c'était là bien peu de chose, que n'importe qui en aurait fait autant, et caetera, et de part et d'autre on se fit de grandes politesses.

On l'entraîna vers la maison familiale, où il fut reçu comme un roi et fêté comme un libérateur. On se sépara à la fin de la soirée en se promettant de se revoir bientôt. C'avait été une réunion de chaude amitié, de vraie fraternité, comme le rabbin les aimait. Il y repensa souvent en son for.

                                                                             *****

Cependant il se défit vite de ces nouvelles connaissances parce qu'il fallait qu'il aille se coucher. Il s'allongea sur sa paillasse et s'endormit paisiblement. Son sommeil fut peuplé de visions cauchemardesques et d'hallucinations insoutenables, où l'on égorgeait un enfant de cinq ans qui n'avait presque rien fait, où ses voisins le forçaient à s'extasier devant leurs photos de vacances. Il se réveilla frais et dispos vers le milieu de l'après-midi, ayant ainsi purifié son subconscient des hydres monstrueuses qui l'habitaient. En observant par la fenêtre la position du soleil et la longueur des ombres projetées sur les murs de la synagogue, il s'aperçut avec vigueur qu'il était âgé ce jour-là de soixante-douze et quelques années. « Comme le temps passe vite ! » se dit-il malicieusement.

Il médita un instant pour apprécier l'importance de l'événement. Assurément, il était nécessaire de le fixer dans sa mémoire et dans celle des autres. Mais que faire ? Les simples beuveries entre rabbins qui accompagnaient d'ordinaire de genre de célébrations ne l'intéressaient plus. Il réfléchit encore, mais il avait bu trop de bière chez ses amis, et sa pensée était touffue. Il lui fallut plusieurs jours pour en dissiper la touffeur, ce qui le faisait transpirer à grosses gouttes dès qu'il montait le chauffage dans sa chambre (ça pèse, un radiateur en fonte). Enfin, après maintes tergiversations, il décida aussitôt qu'il fêterait la chose par un pèlerinage votif : il reviendrait en Suède, son pays natal. Il ne savait pas trop ce que signifiait ''votif'', mais comme il ne savait pas non plus vraiment où était la Suède, il n'accorda pas beaucoup d'importance à ce détail.


Il fit ses bagages avec assez de perfidie pour que personne dans le quartier ne s'en aperçût, et s'en alla prendre le bateau pour Hong-Kong. (En cette époque reculée, il n'y avait pas encore de train reliant Hong-Kong à la synagogue)

Le voyage débuta fort mal. La plupart des passagers étaient violemment antisémites, et bien que dans les premiers jours ils se fussent restreints à une attitude froide mais polie, voire courtoise et empreinte de cordialité à l'égard du rabbin, les persécutions commencèrent lorsque celui-ci eut déclaré à la table commune, dans un élan de lyrisme : « A mon sens, le billard samaritain est sensiblement supérieur au billard à pistons. » Sans tenir compte du fait qu'il avait abusé du chianti – en ces temps reculés, le bateau pour Hong-Kong faisait escale à Venise – les passagers furent saisis d'une soudaine flambée de haine à son encontre. Nonobstant ses origines, il se permettait des propos provocateurs et profanes envers le monde moderne ! Il dut subir un flot d'injures, de sarcasmes et de vomissures que les plus excités des passagers déversèrent sur lui sans vergogne, surtout ceux qui étaient déjà malades.

Un serveur lui cracha même à la figure, mais affectueusement, car il était connu pour avoir des moeurs spéciales. Comme le rabbin dédaigna cette entrée en matière, le serveur, vexé, se mit à bouddher – il était d'origine orientale. Je n'ai pas été témoin de la scène, mais certains rapportent que le rabbin en profita pour raconter une histoire drôle, d'autres qu' il se réfugia simplement dans les cabinets, terrorisé.

Voici ce que raconta le rabbin : « Un jour Martin avait fait une bêtise, alors son maître le réprimanda avec douceur. » Les passagers sourirent finement pour bien faire entendre qu'ils avaient compris le sens caché de l'histoire. Puis il dit : « Vous en voulez une autre ? – Oh oui ! Oh oui ! » répondirent-ils tous d'une même voix, surtout les femmes. Il poursuivit donc : « Un jour un hippopotame se promenait tranquillement dans la campagne, quand il croisa un chien. Celui-ci lui dit : « Tu cherches à boire, toi aussi ? – Non, ça va, ma femme trouve que j'ai assez bu. – Arrête d'écouter ce que dit ta femme ! N'es-tu pas un grand garçon ? – Non, je n'ai que deux mois. » Tous s'esclaffèrent bruyamment, la plupart jaloux pourtant de l'esprit du rabbin, d'autant plus que leurs femmes ne cessaient de répéter « Oh oui  ! Oh ouiii !" Sinon, il faut savoir que le serveur était une espèce d'hercule, capable de désenchouer à lui seul un bateau quand celui-ci s'enlisait sur des hauts-fonds à cause de l'impéritie du capitaine. Cette remarque n'a d'ailleurs ici qu'une médiocre importance.

Le rabbin hurla de douleur sous l'impact du crachat, mais ceci ne suffit pas à la fureur vengeresse de ceux qui avaient juré sa perte. Considérant que les hostilités étaient maintenant franchement ouvertes, ils tinrent conseil et décidèrent de le flanquer par-dessus bord au moment où le serveur herculéen s'y attendrait le moins, autrement dit quand il ne serait pas là. Ils craignaient en effet qu'il ne réclamât un châtiment plus sévère encore.

Foudroyé dans sa cabine par une insomnie tenace, le rabbin voit arriver à trois heures du matin un flot hurlant de pirates déchaînés qui marchent sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller. A partir de là, tout se passe très vite. On le traîne par les cheveux, on lui lie les mains et les pieds, on alourdit ses chevilles de deux boulets ferrés et son col d'une pesante meule de moulin, puis on l'informe du sort qui va être le sien : la mort à la mode de Porthsmouth, ville au bord de la mer.

La planche fatale était déjà installée, solidement fixée au bastingage par des liens de cuir épais, souple à merveille et surplombant dangereusement l'eau noire où de sinistres ailerons semblaient annoncer du beau temps.

En gravissant les marches qui conduisaient à ce funeste plongeoir, le rabbin ruminait de petites méditations touchant à l'être, à la vie, à la mort, au bridge, à la mort, au bien, au mal, au punch, à la mort. Sa conclusion, qu'il tint cachée dans son f.i., fut « Alors ça ! » Ce pensant, il n'osait guère s'aventurer sur la planche, craignant de se noyer s'il en tombait. En effet, il ne savait pas bien nager, et le poids des boulets et de la meule le gênait passablement.

Pour se moquer de lui, mais surtout pour faire l'intéressant devant les dames, un des passagers prit la parole et lui dit : « C'est lourd ? » Se sentant offensé, le rabbin répliqua vertement : « C'est surtout encombrant. » Son interlocuteur devint rouge de confusion d'avoir été ainsi ridiculisé en public, et en guise de vengeance il piqua l'arrière-train du rabbin de la pointe de son sabre. « C'est pour le faire avancer plus vite », déclara-t-il. Le bruyant enthousiasme de la foule et de ses coéquipiers lui regagna la faveur de la gent féminine. « Quel trait ! Quel esprit! » se disaient-elles tout bas l'une à l'autre.

Bien que la piqûre eût été insignifiante, l'effet en fut immédiat. Le rabbin poussa un petit cri, se retourna furieux et envoya un grand coup de boulet dans l'oeil du sabreur, qui s'excusa platement. Puis, noble et digne, la tête haute, dédaigneux de toutes les bassesses de la vie d'ici-bas, le condamné fit à la hâte une ardente prière, regarda le ciel avec ferveur et redescendit dans sa cabine.

Les passagers, qui commençaient à s'endormir, furent outrés d'une pareille insolence et tombèrent sur le rabbin à coups de choses, le rouèrent à qui mieux mieux, lui brisèrent tous les os, le lacérèrent sauvagement puis, le traînant à grand-peine à cause des charges dont il était lesté, le menèrent jusqu'au bastingage et le firent basculer dans la mer, ce qui attira aussitôt une nuée de requins. Se frottant les mains dans la satisfaction du devoir accompli, ils s'apprêtaient à arroser royalement l'événement, mais leurs épouses leur firent remarquer qu'ils n'avaient sans doute pas envie de s'enivrer ce soir-là, surtout face à des circonstances aussi tragiques. Ils en convinrent, et s'en furent se coucher en emportant du rhum dans leur bouillotte.

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Aussitôt arrivé à Hong-Kong, le rabbin se mit en quête d'un hôtel. Il désirait un cinq étoiles, pourvu de tout le confort possible (un lit, un petit-déjeuner, des cabinets dans le couloir, etc) sans pour cela payer plus cher que pour un hôtel de faubourg. Il en trouva facilement un, et précisément dans un faubourg. Après avoir déposé ses bagages dans sa chambre, il alla flâner un peu en ville, mangea quelques hot-dogs par désoeuvrement, visita distraitement le basikiquer, puis se fit ramener à l'hôtel en pousse-pousse, obligeant le conducteur à faire des détours idiots. Celui-ci déclara : « Missié, si j'ai tous les jou's des clients comme toi, moi je suis content, pa'ce qu'avec tout l'a'gent que tu vas me donner je vais pouvoi' fini' ma thèse de docto'at. »

Ce conducteur était antillais, exilé à Hong-Kong pour raisons économiques. Sa thèse portait sur '' La dévaluation de la couronne danoise pendant le premier tiers du XVIème siècle''. Le rabbin demanda poliment des informations. Le conducteur du pousse-pousse ne se fit pas prier, et l'en entretint jusqu'à onze heures du soir. Il s'arrêta à ce moment-là, parce qu'il est extrêmement fatigant de parler de la dévaluation de la monnaie danoise en tirant un pousse-pousse, sans compter qu'un pousse-pousse que l'on tire relève visiblement d'une criante ânerie, mais le monde est ainsi fait – il l'était du moins dans ces époques reculées. Le rabbin paya somptueusement le conducteur, qui s'offusqua même un peu de tant de générosité : « Je ne veux pas de ta pitié ! » s'éc'ia-t-il en pleine 'ue.

Revenu à son hôtel, il dîna frugalement avec le directeur et partit en emportant la petite cuillère, histoire de ne pas perdre complètement sa journée. Puis il sortit. Comme il faisait nuit, il se rendit dans une maison de tolérance et choisit une femme à son goût. Il monta avec elle à l'étage supérieur et là ils bavardèrent une heure ou deux au sujet des plus récentes tendances de l'art contemporain, et il lui vendit très cher la petite cuillère. Il s'enfuit avec le magot et regagna l'hôtel à toutes jambes pour examiner un peu sa chambre, ce qu'il n'avait pas encore eu le loisir de faire.

Il ne prit pas le temps de dire bonsoir au garçon d'étage, qu'il bouscula même légèrement, monta les escaliers quatre à quatre et déboula dans le couloir du sixième. Là, surprise ! Il n'y avait personne. Méfiant et circonspect, il progressa à pas feutrés jusqu'à la porte numéro 191 bis, tourna les clés dans les serrures, entra vivement et s'enferma aussitôt.

Il constata immédiatement qu'il ne s'était pas pressé pour rien : la décoration lui plut tout de suite et en bloc. Il y avait un lit, une chaise, un placard et même un tableau au mur. Le rabbin l'examina en amateur éclairé. Cela semblait représenter, de façon assez réaliste, la circoncision de N.S. Jésus-Christ, ou peut-être de quelqu'un d'autre. Machinalement, il fit le signe de la croix, mais à l'envers car il n'était que depuis peu converti au protestantisme. Son recueillement fut malheureusement parasité par les râles d'agonie du garçon d'étage.

Après s'être régalé du spectacle des couvertures à motifs écossais rangées dans le placard, le rabbin essaya de se rappeler pourquoi il était là. (moi aussi d'ailleurs, mais je cherche, je cherche) Comme il avait payé sa chambre d'avance, il s'assit sur la chaise pour l'essayer, tout en pensant que sur le tableau c'eût été inconvenant. Au bout de quelques minutes, il parvint à se souvenir qu'il tombait de sommeil.

Il se coucha et ne dormit pas. Toujours ces insomnies foudroyantes. Il se leva, comme pour feindre qu'il ne faisait pas nuit, qu'il allait vaquer à ses activités coutumières. Il poussa la perversité jusqu'à essayer d'enfiler ses vêtements dans l'obscurité, en fermant les yeux pour corser la difficulté. Généralement, il procédait ainsi lorsqu'il y avait une coupure de courant ou qu'il faisait quelque chose de défendu, ou alors dans ces petits matins d'hiver où le jour n'apparaît pas avant neuf heures – d'où la nécessité de fermer les yeux car pour lui le petit matin paraissait bien plus tard encore. Il n'y arriva jamais. Il s'empêtrait dans ses différents corsets, dans sa grosse robe de bure aux poches gonflées de racines et de baies sauvages, dans son surplis encore humide de sa malencontreuse chute dans la mer.

Furieux, il jurait abominablement contre le Seigneur et le Prophète, se cognait aux meubles, les renversait. Il fit basculer, dans le noir, un grand vaisselier breton garni d'assiettes anciennes, qui n'était pas dans sa chambre quand il en avait pris possession. Cela provoqua un vacarme épouvantable, et tout l'hôtel fut en émoi. Epuisé, il se laissa tomber sur le lit et s'endormit d'un coup, sans même entendre les vociférations des clients de l'établissement qui, rassemblés en pyjama dans le couloir, réclamaient son extradition.

Le rabbin sommeillait, et pendant ce temps le sol de sa chambre était couvert d'une moquette marron, tirant un peu sur l'outremer. Je dis cela parce qu'il n'avait pas eu lui-même le temps de le remarquer. Il la trouva fort laide et curieuse à la fois, et en découpa un morceau afin de pouvoir retrouver la même dans un magasin. Il n'avait pas l'intention d'en faire l'acquisition, c'était un geste purement sentimental.

Par ailleurs, le mobilier et le flipper étaient en acajou malgré la chaleur, et les poignées de porte en argent massif plaqué de palissandre. Ni la télévision ni le téléphone ne fonctionnaient, ce qui donnait à l'ensemble un chic fou. Les plinthes un peu moisies à cause de l'humidité ambiante avaient pris une douce coloration bleu-vert qui se mariait parfaitement avec les rideaux à rayures horizontales alternativement roses, vertes, grises, grises, grises. C'en était trop ! Emerveillé par tant de splendeurs, le rabbin s'efforça modestement de ne plus les voir.

Il allait se remettre au lit lorsqu'il tomba en arrêt devant des babouches mauves et rouges, brodées d'or gris, disposées paire par paire derrière une vitrine fermée à clef. Cette chambre avait dû auparavant être celle d'un saint, dont on avait conservé en souvenir les précieuses pantoufles. Peut-être en changeait-il tous les jours ? Comme on devait être bien dedans ! Le rabbin contempla longtemps les babouches sacrées, étincelantes et inaccessibles, en plissant les yeux pour augmenter leur scintillement derrière les frêles vitres. Enfin, n'y tenant plus, il ôta péniblement ses lourdes chaussures de route aux crampons massifs, et soulagea ses pieds meurtris dans le lavabo où il avait versé deux ou trois doses de shampooing. Réconforté et rafraîchi, il cacha ses chaussures sous son polochon pour que les voleurs ne les découvrissent pas quand ils viendraient. Ils devaient se présenter à quatre heures du matin, mais on ne savait pas de quel matin – c'était une plaisanterie qu'il avait inventée lui-même et qui le faisait beaucoup rire quand il n'avait pas le moral. Puis il se coucha et s'endormit, mais pas tout de suite.

                                                                                *****

Le rabbin s'éveillait quand une révolution éclata dans le pays. Il y prit part, se distingua par cent actions fameuses, fomenta et mena maintes émeutes sanglantes, attaqua enfin le Ministère de la Guerre avec derrière lui tout le peuple en armes, l'investit et fut immédiatement promu général en chef de la Nouvelle Armée.

Cependant les forces légitimistes ne voulurent pas s'en laisser conter. S'étant bêtement fait surprendre par les événements alors qu'elles étaient toutes occupées ailleurs, qui à son club de poterie, qui chez sa maîtresse, qui aux cabinets, elles se mirent à organiser vigoureusement le siège du Ministère. Mais la logistique était déplorable et tous les assiégeants moururent bientôt de faim. Le rabbin victorieux se vit dès le lendemain nommé maréchalissime. Il intrigua dans l'ombre pendant huit ans, jusqu'au jour où il se hissa laborieusement à la Présidence de l'Empire.

Le soir même, pour fêter son succès, il décida hardiment d'aller boire un verre dans un bar, chose qu'il ne faisait jamais. Il s'accouda d'un air dur au zinc crasseux, commanda un double whisky sans regarder le métis tatoué qui jouait le rôle du barman, et se mit à dévisager effrontément les buveurs. Certains, les moins misérables, se gorgeaient de téquila ; d'autres avalaient en grimaçant un alcool frelaté qu'ils fabriquaient eux-mêmes à partir de ciment et de vieux pneus. Tous des dockers trapus, des ouvriers dépenaillés à l'allure louche, et des députés vieillissants qui venaient là pour payer une tournée et gagner facilement quelques derniers électeurs. L'entrée dédaigneuse du rabbin avait jeté un froid, son attitude hautaine rendait l'atmosphère glaciale. Personne ne parlait plus, occupé à chercher un vêtement chaud.

Tous les yeux étaient braqués sur lui, qui tremblait intérieurement et aurait bien voulu être avec sa maman. Les dockers échangeaient des coups d'oeil et des ricanements entendus. Après un conciliabule rapide, une espèce de brute se détacha enfin du comptoir et s'avança vers lui en le regardant d'un air triste. Arrivé à sa hauteur, il s'empara de son verre – un double whisky à deux dollars ! – et le vida tranquillement dans le crachoir. Le rabbin soupira, pensant qu'il récupèrerait ultérieurement sa consommation quand il n'y aurait plus personne, puis contempla le mastodonte avec des yeux pleins de reproches. L'autre sourit cruellement, toisa Philippe de haut en bas (le rabbin s'appelait Philippe), et lui lança un grand coup de poing dans la figure. Mais il le manqua et revint s'asseoir à sa place, consterné. Le rabbin commanda un Coca-Cola et força la brute à le boire, puis il en demanda un autre pour lui, le laissa sur le zinc et sortit du bar en riant.

En tant que Président de l'Empire, le rabbin ne payait pas ses consommations. Il devait cependant régler ce que les autres buvaient en son nom et à sa santé, ce qui équivalait à peu près au budget du Ministère de la Guerre. Le docker lui fit toute une histoire pour le Coca-Cola qu'il avait été obligé de boire, le rabbin ne l'ayant pas payé, et pour celui qui avait été laissé sur le comptoir et qu'il avait bu aussi, y ayant finalement pris goût. L'affaire fut portée devant les membres du Conseil d'Etat, qui délibérèrent longuement en consommant force bière parce qu'ils n'appréciaient pas les sodas américains. Vers trois heures du matin, ils décidèrent sans vote que le docker était acquitté à vie. Cette décision eut par la suite force de jurisprudence.

Le rabbin-Président ne payait pas non plus le taxi, et il en jubilait car personne ne pouvait le prendre à sa place. Il en héla donc un par pure concupiscence, et dit au chauffeur de le mener où il voulait.

Quand il se réveilla, il se trouvait dans une sorte de jardin public, qu'il ne connaissait pas. Il est vrai que la fulgurance de son ascension politique ne lui avait pas permis, faute de temps, d'explorer tous les coins de l'Empire (dans ces temps anciens, Hong-Kong était un Empire. Le fait qu'il fût dirigé par un Président est une énigme qui triture encore de nos jours maints historiens). Il lutina un peu les gardiennes d'enfants, chipa sa sucette à un enfant sans gardienne, puis regagna à pied son bureau présidentiel, qui était bien à une vingtaine de kilomètres. Il arriva à bout de souffle, s'écroula dans un fauteuil démodé et pelucheux et, méfiant comme d'habitude, reprit aussitôt sa respiration.

Après un petit quart d'heure de méditation khrasmatique, il se demanda ce qu'il allait bien pouvoir faire dans les rares minutes suivantes. Il se répondit en ces termes : « Sharps ern », ce qui dans la langue du pays ne voulait rien dire, par prudence. Puis, soudainement troublé par la moiteur obsédante d'un certain néant métaphysique planant dans la salle, il alla en titubant jusqu'à la sonnette d'alarme installée dans sa chambre. Il y parvint péniblement, se traînant parfois sur les genoux lorsqu'il devait passer sous les portes. Muni de gros ciseaux, il en coupa le cordon à son origine. Celui-ci était épais et rugueux. Composé de lianes tressées, son volume était tel que le rabbin en étreignait à peine la circonférence avec les bras. Il le porta avec effort à la fenêtre du deuxième étage, et le lâcha sur le rebord de façon à en laisser pendre plusieurs mètres le long de la façade, l'extrémité rasant le sol. Il noua alors solidement l'autre bout à un pied de son lit de fer, puis alla chercher un chasse-mouche qu'il avait volé à son ministre de la Guerre et se mit à battre le cordon pour en éliminer la poussière qui s'y était accumulée depuis une bonne demi-journée. Au moment où il accomplissait cette tâche, le Président du Conseil entra, les mains libres, mais le reste du corps quelque peu empêtré dans son kimono de cérémonie.

Le rabbin (Philippe) joua l'indifférent devant cette irruption inopinée. L'apparence de cet individu mérite cependant qu'on s'y attarde quelque peu. Il n'avait pas son pareil parmi les membres du gouvernement, ni même chez les péripatéticiens du palais présidentiel. Un air délicat animait toute sa jeune personne, pleine d'élégance et de grâce. Il marchait avec une distinction un peu affectée – l'étroitesse de son kimono de soie pourpre y était pour quelque chose – et découvrait à tout propos des dents magnifiques et soigneusement entretenues par un fonctionnaire gouvernemental. Ses cheveux d'une blondeur marmoréenne (il y a du marbre comme ça ; c'est rare, mais il y en a) étaient parfaitement lissés et ondulaient sur ses épaules en mèches légères et odorantes. Il était naturellement trop fier pour avouer que telle était leur apparence naturelle. Son visage, épilé avec soin par les meilleurs barbiers de l'Empire, ne présentait pas une imperfection, et son teint d'abricot faisait l'envie de tous les connaisseurs. Les ongles de ses pieds étaient vernis selon un dégradé de rose et de rouge. Des bracelets d'argent tintaient à ses chevilles, à l'unisson des anneaux d'or qui bruissaient à ses poignets et des boucles d'oreille qui chantaient sur ses hanches.

Son allure était admirée de tous les courtisans car il parvenait à conserver une certaine légèreté dans sa démarche malgré ses cent-cinquante huit kilos, et elle ravissait d'ordinaire le rabbin. D'ailleurs et à tout propos, par exemple en plein Conseil des Ministres, il lui enfonçait un doigt dans l'oeil avec cordialité et, l'y maintenant quelque temps, lui disait d'une voix terrible : « Francis, petit pourceau, petite tripe, vous avez encore mangé de l'oignon cru ! Vous serez cité en cour martiale. » Souvent aussi, le rabbin lui administrait une grande mornifle sans que Francis (le Président du Conseil s'appelait Francis) s'y attendît, et tous deux ensuite en riaient de bon coeur, se tapant mutuellement sur les fesses.

Le rabbin avait remarqué que les autres ministres étaient un peu jaloux de la familiarité avec laquelle il traitait son conseiller favori. Après avoir surpris à ce sujet quelques conversations de couloir, il s'obligea à ne plus entretenir avec lui que des relations extrêmement froides et distantes, voire franchement vexatoires, comme le priver d'apéritif ou lui interdire la télévision après minuit, mais il n'y parvint pas, malgré tous ses efforts en ce sens. En revanche, il s'attira son mécontentement et sa rancune, et le Président du Conseil ne manquait plus une occasion de lui tirer la langue dès qu'il avait le dos tourné, ce qui faisait sottement pouffer tous les autres conseillers.

Néanmoins, il devait s'agir cette fois-ci d'une affaire grave, ce que Philippe comprit tout de suite. En effet, lorsque le Francis-Président du Conseil irrompit dans sa chambre, c'est de face qu'il se présenta, et non pas de profil comme il en avait coutume, à l'instar des écrevisses, afin qu'on admirât le grand tatouage qu'il portait sur la cuisse gauche.

Celui-ci représentait des scènes que la morale réprouve, et que les personnes intéressées pourront retrouver aux pages 108, 123 et 240 de Les Coquineries de Jehan Malrus, mais on s'éloigne du sujet. Qu'on sache seulement qu'il lui avait coûté fort cher, si je puis m'exprimer ainsi.

Voyant cela, le rabbin-Président de l'Empire, affolé par ce sinistre présage, se mit à battre le cordon avec une frénésie accrue. Son conseiller s'assit en sifflotant, faisant semblant de ne pas remarquer sa présence. C'était là, bien sûr, un subterfuge assez grossier, tant il était notoire que le Président ne sortait jamais de son bureau, où il travaillait à la rédaction de ses Mémoires Anticipés, ni de sa chambre, où il battait les cordons des sonnettes. Mais l'étiquette reste l'étiquette. Comme le rabbin ne cessait de frapper avec autant de sauvagerie que de mauvaise foi ces lianes poussiéreuses, au bout de quelques heures Francis n'y tint plus et s'endormit.

(Profitons du sommeil de ce brave garçon pour glisser une remarque indispensable à la compréhension de ce récit véridique. Hong-Kong, dans les temps anciens, bénéficiait d'un Président du Conseil et d'un Premier Ministre, mais comme on ne voyait pas bien à quoi ce dernier aurait pu servir, il était jeté en prison dès sa nomination, ce qui fait que personne n'en entendait jamais parler. Prison dorée, d'ailleurs, extrêmement confortable, presque comme dans un hôtel de faubourg. Le Président allait même de temps en temps lui faire lecture des procès-verbaux des réunions gouvernementales. On ne s'étonnera pas que les candidats se bousculassent pour occuper ce poste envié.)

Le rabbin s'en aperçut presque aussitôt, mais il ne cessa pas de frapper de peur de le réveiller. Cependant, quand son bras fut endolori de fatigue, il ralentit progressivement le rythme de ses coups, et un silence sépulcral s'abattit sur la chambre, qui vibra fortement mais sans bruit.

Heureux d'échapper à une discussion ennuyeuse, il redescendit dans son bureau et ferma rapidement la porte à clef, puis se dit « Amanama vitriol hamem », ce qui dans la langue du pays signifiait « Ouf ! ». Une minute plus tard, on frappait. Il s'empressa d'ouvrir, et reçut aussitôt sur la figure un jet bouillant d'huile de vidange ayant déjà servi. C'était une bonne farce de son Président du Conseil, facétieux impénitent à ses heures, qui à présent se roulait par terre dans le couloir en criant : « Je ne l'ai pas fait exprès ! » Le rabbin n'accorda qu'un léger sourire à cette innocente plaisanterie, car l'huile ne sentait pas très bon et il craignait que cela ne lui nuisît auprès des dames. Il éprouva par ailleurs le besoin de briser la glace de cette entrevue, qui s'annonçait austère.

Comme d'habitude, il commença par implanter son doigt dans la cavité orbitale gauche du conseiller Francis, qui se prêta de mauvaise grâce à cette vérification, en roulant son oeil libre d'un air de réprobation. Agacé, le rabbin y enfonça le manche du chasse-mouche qu'il n'avait pas lâché, lui disant mystérieusement : « Mon ami, c'est ainsi que je sonde les reins et les coeurs. » puis il profita de ce que l'autre ne pouvait pas le voir pour se faire dans la glace des grimaces épouvantables.

Le Président du Conseil exprima enfin quel bon vent l'amenait, et le rabbin le réprimanda sévèrement de ne pas l'avoir pas fait plus tôt. Voilà ce qui se passait. L'armée était entrée dans une rébellion furieuse. Quelques généraux démagogues et constipés (dans ''démagogues'' il y a ''gogues''), ne dominant plus leur audace ni leur soif de pouvoir, avaient enflammé les soldats afin d'instituer une dictature militaire. Ils avaient rampé dans la poussière devant les rangs, et cet habile procédé avait porté ses fruits car en ce moment tous rampaient vers le palais présidentiel, lourdement armés. Etait-ce pour les massacrer ou juste pour les embêter ? Francis ne s'en souvenait plus bien. Toujours est-il que le rabbin-Président Philippe lui-même était désigné par les rebelles fous de rage comme la première victime expiatoire à immoler sacramentellement sur l'autel de... à trucider.

Le rabbin feignit d'avoir de la peine pour ménager la sensibilité de son conseiller, qu'il savait suraiguë, et ne pas heurter ses convictions politiques. En réalité et intérieurement, c'était un désespoir intense qui le dévorait. Néanmoins, afin de le rasséréner et de meubler la conversation, il prit la première parole venue, qui disait : « Nous materons ces galopins ! » Mais il la rejeta aussitôt parce qu'il ne voulait pas se compromettre dans toutes ces histoires. Il saisit donc la seconde et la plaça devant les oreilles du Président Francis du Conseil, qui crut alors entendre : « Vous prendrez bien quelque chose ? » Pensant qu'il s'agissait d 'une gifle, Francis détala vers l'autre extrémité du bureau présidentiel, mais son élan fut soudainement freiné par la présence d'un mur. Découragé, le visage sanglant et le tatouage recouvert de plâtre, il fit un bond prodigieux quoique plein de grâce, n'en tint pas compte et vint s'affaler sur le lit du rabbin où il pensait, à juste titre, qu'il dormirait mieux que sur le tapis.

Philippe tenta d'apaiser en son for intérieur l'inquiétude que lui causait le comportement relativement viril de son premier conseiller, et y parvint assez facilement en moins d'une semaine. (Une question cependant continua de le tourmenter par la suite : pourquoi son conseiller ne lui donnait-il jamais de conseils ? Le rabbin les eût naturellement rejetés avec mépris, mais ce n'était pas là une raison politique suffisante.) Aussitôt après avoir recouvré son sang-froid, il gagna ses appartements, prit ses armes, de la nourriture pour trois jours, douze paquets de cigarettes russes – en ces temps anciens, les cigarettes russes étaient très demandées à Hong-Kong – puis il gravit agilement les degrés d'une tour crénelée qui s'élevait à vingt toises au-dessus du palais, et où l'on avait installé une mitrailleuse lourde.

Essoufflé, il déposa sa charge et examina les environs. Rien ne bougeait. Il fourbit ses armes, démonta entièrement la mitrailleuse pour en huiler toutes les pièces, la remonta, tira quelques rafales pour s'amuser, ouvrit une trappe qui donnait accès à un souterrain connu de lui seul et qui lui permit de sortir de la ville pour continuer son voyage vers la Suède.

                                                                                  *****

Quand l'obscurité fut venue, Philippe emprunta un aéroglisseur qui le conduisit en quelques minutes à Chashas, sa ville natale. Il gara l'engin sur le bord du trottoir d'une rue fréquentée pour que le propriétaire puisse le retrouver sans peine, et alla fumer une cigarette dans la synagogue locale, où il chercha en vain des toilettes. En partant, il eut l'occasion de saluer de loin son collègue rabbin – un homme bien plus âgé que lui, au moins cent dix-huit ans – dont il se souvenait qu'il se prénommait Emmanuel Zacharias.
Il se rendit ensuite au service de la poste restante, en faisant pour son propre plaisir des dizaines de calembours stupides sur ce dernier prénom. Il riait aux larmes en arrivant. Il eut du mal à expliquer ce qui l'amenait.

L'employé, cérémonieux dans son humble casemate, lui remit un volumineux courrier provenant de sa femme (celle du rabbin, pas celle de l'employé) Elle lui avait abondamment écrit alors qu'ils ne se connaissaient pas encore, et il y avait lurette que Philippe avait quitté sa ville natale (Chashas, en Suède). Il était extrêmement ému en pensant que ces lettres jaunies et odorantes pouvaient lui révéler les secrets d'un coeur qu'il avait peut-être par la suite mal compris, mal aimé, et parfois torturé, qui sait ? sans s'en rendre compte. « Cela doit bien faire dix ou dix-sept ans » se disait-il en s'enfuyant de la poste sans entendre les cris de l'employé.

Pour ne pas se perdre ni se faire remarquer, il prit certaines petites ruelles dont il se souvenait, et entra dans un bar quelconque pour semer d'éventuels poursuivants. Après un quart d'heure d'attente anxieuse, il en ressortit en catimini et frappa à la porte d'une humble demeure, qui conservait cependant les restes d'une ancienne bourgeoisie décatie. Une dame âgée, mais encore belle, lui ouvrit.
  • En quoi puis-je vous être utile, monsieur ?
  • En te tenant tranquille, la mouquère. Nul ne doit savoir que je suis ici. Enferme-toi dans les chiottes et ne bouge pas. Si j'entends un seul bruit, gare à toi et à ta baraque !
Le rabbin n'avait pas l'habitude d'employer des mots aussi durs pour s'adresser à des gens qu'il ne connaissait pas, et ce lui fut justement une première expérience d'autorité verbale tout à fait salutaire. La vieille dame terrorisée se réfugia donc dans les cabinets, d'autant plus convaincue par le discours de l'ex-Président de l'Empire de Hong-Kong qu'il tenait dans chaque main une grenade à dispersion moléculaire. (La grenade à dispersion moléculaire est inoffensive. Quand elle explose, elle se contente de disperser les molécules de l'air dans un rayon de dix centimètres, lesquelles se regroupent bien sagement quelques secondes après, à l'appel de leur chef. D'ailleurs le rabbin n'aurait pas fait de mal à une mouche.) A une vieille femme, si.

Comme on peut s'en douter, il était mort de peur d'avoir parlé aussi grossièrement à une dame. Il redoutait qu'elle ne le giflât, qu'elle ne l'insultât, ou même qu'elle ne le mît à la porte. La docilité de son hôtesse le surprit et le rassura en même temps. Il chercha dans son for intérieur comment on disait en suédois ''Hosanna in excelsis deo'', sans le trouver. Il ne se rappela que ''Sweden'', mais ce n'était pas exactement ça. Il se rendit compte qu'après tant d'années, il avait bien oublié la langue.

Il eut faim tout à coup. Il fouilla dans le réfrigérateur, qui était rempli de victuailles toutes plus appétissantes les unes que les autres : des pommes de terre, des boîtes de conserve, du pain, du champagne, que sais-je ? Il commença par le champagne, qu'il se servit dans un bol un peu ébréché. La vieille semblait n'avoir que cela comme vaisselle. La cuillère qu'il utilisa, bien qu'en fer, était tachée de vert-de-gris. Sans doute l'atmosphère suédoise, si particulière. Il essaya de s'en servir pour ouvrir une boîte de choucroute, en vain. Il fit plusieurs autres tentatives avec un couteau, un plumeau, un escabeau, sans plus de succès. La boîte résistait désespérément à ses efforts. Mourant de faim, il se résolut en désespoir de cause à l'ouvrir avec les dents, solution extrême qu'il jugeait déshonorante, et quelques instants plus tard il savourait un mélange assez fétide de chou trop vieux et de saucisses fatiguées. « Si encore je l'avais fait chauffer ! » se disait-il à voix basse pour que la vieille dame ne l'entende pas. Lui-même perçut soudain un fracas caractéristique provenant des toilettes. « Qu'est-ce qui se passe là-bas ? » rugit-il.
  • C'est que... le fait d'être là-dedans depuis une heure... ça m'a donné envie... alors j'ai tiré la chasse d'eau, cher monsieur. Il ne fallait pas ?
  • Si, madame, mais j'avais oublié de vous le dire. Venez s'il vous plaît partager mon repas, et lavez-vous les mains avant.
  • Oh ! Vous êtes trop aimable !
  • Mais non, c'est la moindre des choses. Je vous laisse un reste de choucroute dont vous me direz des nouvelles.
  • Quelle gentillesse de votre part ! Voulez-vous être mon chevalier servant ?
  • Bon, ça va maintenant. Mange et ta gueule.

Bien que le rabbin n'eût pas encore choisi d'hôtel pour son séjour à Chashas, il le rejoignit quand même et prit possession de sa chambre, qui ne lui opposa qu'une maigre résistance. Il ferma la porte à double tour, en regrettant néanmoins de ne pouvoir le faire à clé. C'était un hôtel bien modeste quoique propre, et il fallait payer un supplément pour tous les services d'exception ou jugés tels : clés aux portes, lit, télévision à trois émetteurs, etc. Ah ! Il était loin l'hôtel de Hong-Kong et ses magnificences ! Désoeuvré, il s'étendit sur sa couche – il avait pris l'option ''lit'' – et dormit un peu tout en songeant à sa femme. Tout à coup, il réalisa qu'il avait oublié son paquet de lettres sur le comptoir de la poste ! Voilà pourquoi, sans doute, l'employé le rappelait !

Il y revint sans trop se presser. Le receveur, personnage important qui avait remplacé l'employé à cause de l'heure avancée, lui demanda ce que monsieur désirait. Un peu démonté par tant de mondanité, le rabbin ne put s'empêcher de commander une absinthe. Pendant que l'homme rinçait un verre, Philippe aperçut sur une étagère le courrier pour lequel il était venu. Il s'en saisit, remercia et sortit promptement sans entendre les cris étouffés du receveur.

(Un cri étouffé est un cri qu'on étouffe soi-même parce qu'on ne souhaite pas être entendu des gens. Dans ce cas, à quoi bon crier ? Ce peut être aussi un cri que vous alliez pousser et qu'une tierce personne étouffe, souvent avec la main, parce qu'elle n'a pas intérêt à ce que d'autres vous entendent. Par exemple, il peut s'agir d'un proche qui vient de vous annoncer la mort d'un parent dont les enfants sont derrière la porte, et qui ne savent rien. Dans ce cas, soyez reconnaissant à l'ami qui vous a affectueusement bâillonné, et calmez-vous vite fait. Cependant, la plupart des situations connues de ''cris étouffés'' ont été répertoriées lors d'agressions de particuliers par des malfaiteurs, dans la rue ou à leur domicile. Si cela vous arrive, et que vous ayez envie de crier « Au secours ! » ou « Dieu me prenne en Sa sainte garde ! », ne vous retenez pas, laissez-vous aller, criez tant que vous pouvez, ne serait-ce que pour vous soulager de vos frustrations intimes. Vous verrez, le malfrat en sera impressionné et prendra bientôt la fuite, surtout si vous lui mordez la main avec laquelle il essayait de vous faire taire.
L'exemple du postier ci-dessus semble participer des deux cas exposés. Il est apparemment seul, donc personne d'autre que lui ne cherche à étouffer ses cris, et personne d'autre ne pourrait les entendre. D'autre part il est clair que ceux-ci, même et surtout étouffés, le soulagent profondément. De quoi ? Peut-être d'une enfance difficile, d'un amour malheureux, d'un métier ingrat, qu'en savons-nous ? Le cri est un moyen de communication comme un autre, plus direct sans doute qu'un coup de téléphone à un ami – mais ce postier a-t-il des amis ? – et d'un strict point de vue sonore, encore faut-il disposer dans le voisinage de quelqu'un qui y accorde de l'importance. Donc, si vous étouffez vos cris, personne ne vous entendra, et ce sera bien fait. Je vous remercie de votre attention.)

Comme c'était le moment de la fermeture du bureau, et qu'une absinthe se déguste lentement, le receveur tarda un peu à trier le courrier, et se marqua une heure supplémentaire.

Le rabbin serrait sur son coeur cette pile d'enveloppes brunies par les crachats, monument sentimental et symbole éclatant d'une jeunesse marquée au sceau de l'amour. Les lettres de sa femme adressées à lui, avant même qu'ils se fussent rencontrés ! Il était transporté d'allégresse et de nostalgie. Tout ce temps perdu loin d'elle, lui vivant dans l'austérité de son humble demeure et le silence de sa synagogue, elle souriant au bras de l'Empereur d'Autriche dans les bals pompeux de Vienne !

Il chercha en vain son hôtel le long des boulevards, et finit par renoncer à le retrouver pour l'instant. Gagné par l'impatience, il se mit à courir vers la banlieue, mais Chashas était une toute petite ville, et les faubourgs avaient disparu depuis longtemps à cause de l'exode rural. Tout le monde était parti à la campagne. Il reprit donc sa course en sens inverse, vers le centre-ville et la civilisation. Il croisa quelques culs-de-jatte attardés et un clochard qui lui demanda s'il avait du feu, ce qui le retarda inutilement parce que le pauvre diable ne fumait pas et lui demandait ça simplement comme ça, pour savoir. Plus loin un monsieur assez distingué, qui attendait l'autobus avec une inquiétude visible, l'arrêta et lui dit : « Est-ce que vous auriez l'heure, s'il vous plaît ? On m'a volé ma montre. » Le rabbin ricana sans répondre.

Au terme de cette course folle, il s'engouffra dans la première vespasienne venue, poussé par une irrésistible envie de s'isoler. Il se fit immédiatement indiquer son box, sans même laisser de pourboire, s'y précipita comme un dératé et coinça la porte à l'aide d'un coinceur. Il tira les rideaux devant les persiennes, boucha le trou de la serrure avec son chewing-gum – ce qui lui prit assez de temps étant donné qu'il visait mal à cause de l'obscurité.

Une fois obstrué ce dernier orifice,  il se retrouva soudain dans les ténèbres les plus profondes. Surpris, il se mit en devoir d'allumer le cierge qu'il portait toujours sur lui, en le frottant contre le mur. Ce subtil stratagème ne réussit cependant qu'au bout de sept longs quarts d'heure, mais la petite lueur vacillante finit par illuminer dans ses moindres recoins l'immensité de la pièce. Philippe défit alors en tremblant le large ruban doré qui liait le paquet sacré, mais un peu défoncé (le paquet).

Les lettres apparurent enfin, et le mouvement d'air provoqué par le scintillement de la flamme en envoya quelques-unes se ficher dans les interstices du plancher. Troublé par un tel signe du Ciel, le rabbin se plongea dans une volupté spirituelle compacte et gluante à la fois, y demeura quelque temps, puis s'ébroua. Revenant aux lettres éparpillées un peu partout dans la salle, il les rassembla soigneusement et découpa avec émotion les timbres les plus anciens collés sur les enveloppes. Certains furent découpés en trois, d'autres en huit ou en douze. Tout cela dépendait de leur valeur, et l'érudition de Philippe en matière de philatélie était passablement étendue.

« Ô, mon épouse adorée ! » pensait-il en contemplant cette écriture fine et régulière, tellement féminine – car il était un peu philosophe – et il commença à lire.

'' Ma chère Angèle, j'ai encore dû changer de femme de ménage. La dernière était paresseuse, et la nouvelle me vole. Choisis mieux, s'il te plaît, les gens de maison que tu m'envoies.''
Le rabbin, méprisant, jeta la lettre dans la pissotière.

La suivante disait : « Monsieur, la cour que vous me faites avec une assiduité qui n'a n'égale que sa fatuité m'agace à un point extrême. Sachez que vous ne pouvez nourrir aucun espoir auprès de moi, d'autant plus que je déteste les militaires, et surtout ceux qui, comme vous, se croient spirituels. Veuillez agréer, etc. » Le rabbin savait bien qu'il n'était pas spirituel, et ne se reconnut pas dans le destinataire. Il jeta également cette lettre, mais cette fois par-dessus la vespasienne, afin que tout un chacun puisse en prendre connaissance. Puis, amer et découragé, il mangea les autres parce qu'il avait encore faim.

                                                                                 *****

Repu autant que satisfait, il eut immédiatement envie de sortir de ce lieu obscur où il se sentait emprisonné. Il ne se souvenait même plus dans quel endroit de la ville il se trouvait. En désespoir de cause et pour se donner une contenance, il pissa dans un urinoir qui se présentait là par hasard, effaça ensuite toute trace de son passage, récupéra prudemment son chewing-gum et déboula dans la rue, frais comme un hareng-saur qui serait frais, les yeux clignant néanmoins à la clarté extérieure, le soleil ayant brillé fortement toute la journée.

Heureux de retrouver la lumière du jour, et en brave Juif qu'il était, il se mit tout de suite en quête d'un copain de régiment. Il chercha des yeux une cabine téléphonique, ou une bouche de métro, ou un arrêt de bus, mais rien. Son copain de régiment était tout bêtement là, sur le trottoir. Le rabbin eut du mal à le reconnaître car lui-même n'avait pas effectué son service militaire, mais malgré le fait que l'homme fût roux, il n'eut pas honte de l'inviter au restaurant. Bien au contraire, il était plutôt fier, sans oser se l'avouer, de compter un rouquin parmi ses amis.

A peine arrivés au Rocher de Cancale – on trouve cette enseigne même en Suède, ces gens-là sont partout – il offrit à Stanislas, et ceci uniquement dans le but de lui être agréable, la pelle à tarte en vermeil qu'il venait de dérober subrepticement sur le plateau du maître d'hôtel passant à proximité. Il est vrai que son compagnon répondit bien maladroitement à cette marque d'amitié. Au moment où le rabbin avait volé la pelle, Stanislas avait applaudi à tout rompre et l'avait félicité si bruyamment que tout le restaurant en avait été mis en émoi. Que de bruit pour une si innocente facétie !

(Stanislas était le nom du copain de régiment du rabbin)

Philippe avait violemment rougi, et caché en toute hâte l'objet précieux sous sa robe de bure, protestant modestement que tout un chacun pouvait en faire autant, qu'il n'y avait là vraiment rien d'extraordinaire, et qu'avec un peu d'entraînement son ami lui-même, malgré sa sottise, y parviendrait sûrement sans difficulté particulière.

Enthousiasmé, Stanislas adressa au maître d'hôtel de lourdes plaisanteries chargées d'allusions à son peu de malice, et lui fit un croc-en-jambe quand il repassa à proximité. Bigrefoi (c'était ainsi que s'appelait le maître d'hôtel, par la faute de parents peu scrupuleux et ignorants des usages du monde, mais dont la culpabilité dans le choix de ce nom supérieurement ridicule est néanmoins atténuée par le caractère fruste et mal dégrossi de ces paysans du Caucase inférieur, sabotiers de leur état) s'étala sur le carrelage en jetant de petits cris sans dignité, et son plateau chargé de bouteilles roula loin de lui. Le whisky, le gin, le cognac, tout était répandu sur le carrelage. Les clients du restaurant, ravis, s'empressèrent de venir lamper ces alcools sur le carrelage. Quand le carrelage fut ainsi nettoyé, une servante vint tout de même passer un coup de serpillière sur le carrelage – n'oublions pas que nous sommes au Rocher de Cancale – et le carrelage fut enfin parfaitement propre. Bigrefoi saignait un peu sur le carrelage, ce qui obligea la servante à repasser la serpillière en poussant gentiment le maître d'hôtel du bout de son balai, parce qu'il gênait. A présent, on aurait presque pu manger à même le sol, qui était carrelé.

Quand la servante fut partie, le rabbin s'adressa à son ami à voix basse :
  • Il y a quelque chose qui me tourmente depuis tout à l'heure. Pourquoi Godefroi transportait-il une pelle à gâteau sur un plateau où il n'y avait pas de gâteau ?
  • Pas Godefroi, Bigrefoi. Je sais pas, moi.
  • Peut-être voulait-il en faire cadeau à la jolie servante qui a nettoyé la salle ?
  • Jolie, tu parles ! Elle pèse même pas soixante-dix kilos, je suis sûr. Et puis, je sais pas, moi.
  • Ah ! Je suis à présent habité de remords épouvantables ! Et si nous avions fait échouer un mariage d'amour ?
  • Fort peu me chaut, rabbin Philippe aimé de Dieu.
Après ce discret conciliabule, le maître d'hôtel se releva péniblement, tituba un peu (mais il y avait sans doute là une grande part de simulation) et sortit de la salle du restaurant, à présent vidée de ses clients, en se cognant aux tables. Il avait parfaitement compris à qui il avait affaire. Il prévint dans la minute le gendarme d'astreinte afin que celui-ci le remplaçât dans son office, et alla lui-même s'enfermer dans la cuisine pour y cacher sa honte. Stanislas paya au rabbin un bon prix la pelle à tarte, qu'il arbora par la suite sur le capot de son automobile en souvenir de cette soirée.

Il se trouva que le gendarme n'était pas libre. Il avait un rendez-vous amoureux autrement plus important que le remplacement au pied levé de ce feignant de Bigrefoi. Celui-ci reprit donc son service. Dès qu'ils l'apprirent, les clients massés sur le trottoir et qui n'avaient pas fini leur assiette réintégrèrent gaiement le restaurant. On n'entendit plus que cliquetis de fourchettes et conversations feutrées.

Philippe et son copain de régiment n'avaient pas l'habitude du monde raffiné dans lequel ils évoluaient depuis quelques heures. Le rabbin se grattait souvent l'entre-cuisses, et Stanislas avait convié un monsieur de la table voisine à un concours de rots. « Le perdant paie l'apéro ! L'apéro-rot. Tu comprends, blaireau ? Blaireau-rot ! Ouargh ! » Le monsieur avait pâli, verdi, puis s'était levé et précipité vers les toilettes. « C'est poli, ça, et c'est propre, tiens, d'aller faire ses besoins en plein quand on mange ! Ah, je vous jure, y en a qu'on devrait pas accepter dans les beaux endroits. Les gens savent plus se tenir à notre époque actuelle. »,

Le rabbin lui fit remarquer qu'il jugeait ses pairs sans les connaître, et que ce monsieur, qui d'ailleurs ne revenait pas tout de suite, était peut-être allé aux lieux d'aisance pour un besoin très différent mais tout aussi urgent que celui qu'il supposait. Stanislas réfléchit un long moment sous son front bas (il n'avait pas de for intérieur) et s'exclama soudain : « Ah oui ! J'ai compris ! Merci mon copain ! Ah le salaud ! » Puis il s'endormit. Heureusement, il se réveilla aussitôt, car le maître d'hôtel arrivait.

Bigrefoi apportait la carte des vins en rajustant son pansement. Stanislas chercha tout de suite la liste des champagnes. Sans consulter son collègue, il opta pour un Veuve-Clicquot 1933. Le rabbin, mécontent d'être tenu à l'écart de ce choix décisif, lui arracha la carte des mains et se rangea bientôt à son avis, car la notice technique était réellement flatteuse. Mais quel genre de bouteille allait-on commander ? Mystérieusement, on leur proposait plusieurs modèles, aux appellations toutes aussi sibyllines les unes que les autres : "magnum", "jéroboam", "réhoboam", "mathusalem", "salmanazar", "nabuchodonosor"... Ni Philippe ni Stanislas ne savaient ce que cela voulait dire, mais aucun des deux ne voulait afficher son ignorance. Demander conseil au sommelier, qui leur aurait peut-être ri au nez, eût été un humiliant aveu d'inculture. Choisir au hasard était risqué, quand on sait que le complexe d'infériorité oenologique est regrettable mais courant chez les anciens copains de régiment. 

Ce fut Stanislas qui prit l'initiative le premier, après une longue minute de tergiversations intérieures de part et d'autre. Il se décida pour ''magnum'', car il était d'origine latine depuis dix-sept générations – comme l'indiquait assez clairement son nom. Avant, il ne savait plus. Il ajouta avec beaucoup d'assurance et un certain détachement, tout en lustrant ses ongles soignés sur le revers de son veston, que c'était d'ailleurs ce qu'il prenait d'habitude. Il baissa les yeux quand le rabbin le fixa de son regard acéré pendant plusieurs dixièmes de seconde parce que la jolie servante passait par là en souriant à son balai d'un air évocateur.

Philippe récupéra doucement la carte des vins (le maître d'hôtel aurait tout aussi bien pu leur en donner deux) et l'examina avec soin. Il hésita assez longtemps, mais ce n'était pas très grave puisque Stanislas s'était rendormi. Cela lui permit de réfléchir. Il faut dire que depuis quelques semaines il n'en avait pas vraiment eu le temps. Il dut s'avouer qu'il avait été quelque peu impressionné, à l'instant, par l'attitude distinguée de son ami, qui savait sa généalogie par coeur et fréquentait régulièrement des établissements où l'on dînait avec un champagne de marque ''Magnum'', qu'il devinait prestigieuse. D'ailleurs Stanislas n'était-il pas allé spontanément consulter la page des champagnes dans la carte des vins, dédaignant les bordeaux, les vins de Moselle, les vins des Pyrénées ? Ne s'était-il pas décidé en un court instant pour le champagne ''Magnum'', dont il devait avoir une pratique assidue, selon ses propres dires ? Ne s'était-il pas endormi aussitôt après du sommeil du juste, l'âme en paix d'avoir fait le bon choix sans aucun risque de commettre une faute de goût ? Le rabbin en conclut que lui-même n'était qu'un misérable ignorant des bonnes manières, mais il tempéra ce jugement en se disant que lui, au moins, n'avait pas fait son service militaire.

Il parcourait donc fébrilement la liste des champagnes, profitant du sommeil de son ami, pour choisir lui aussi un type de bouteille illustrant sa personnalité profonde. Il suait abondamment car il lisait mal le suédois. Soudain, il poussa un terrible cri de triomphe qui alarma de nouveau les clients du restaurant. De nombreux verres répandirent leur contenu sur de nombreuses robes, et l'on entendit : Rustre ! Goujat ! Malappris ! Ciel, mon mari ! etc., ce qui n'affecta en rien le paisible sommeil de Stanislas. Le rabbin le réveilla grâce à la pointe d'une épingle, et lui expliqua qu'il avait trouvé une solution satisfaisante pour lui Philippe, et que son copain de régiment devrait s'en accommoder, un point c'était tout.

Pour se ménager ses bonnes grâces, le rabbin commença par s'excuser mollement auprès de Stanislas de la piqûre d'épingle, qu'il n'aurait peut-être pas dû faire dans l'oeil, c'est vrai, et qu'il n'était pas obligé de chauffer avant, sans doute. Homère, ça laisse des traces. Mais il y avait plus important. Il avait cherché dans le dictionnaire ce que signifiaient les noms des bouteilles de champagne qu'on leur proposait, et il avait découvert que le modèle ''Jéroboam'' rendait hommage à un patriarche juif, premier roi d'Israël de 931 à 910 (environ ; les dictionnaires racontent parfois des bêtises. Moi qui vous cause, je m'étais procuré un dictionnaire d'orthographe, rapport à éviter les fautes, parce que je ne faisais pas confiance aux dictionaires ordinaires, genre le couple de petits voyous Robert et Julie. Eh ben il y a des fautes même dans cui-là ! Où va la culture, je vous le demande !) avant Jésus-Christ. Il n'avait pas cherché pour les autres, sauf pour Magnum, mais il n'avait pas trouvé. Pourtant, il avait bien vérifié qu'il était dans la section des noms propres. Peu importe, c'était la marque Jéroboam qu'il fallait absolument commander, parce que si Stanislas se réclamait de ses origines latines depuis de nombreux renouvellements de population, Philippe, lui, était juif depuis toujours et encore en ce moment, et n'avait pas besoin de remonter des siècles en arrière pour rechercher de vagues ancêtres afin de légitimer une identité ethnique douteuse, et au demeurant peu enviable. Les ''Latins'', qu'est-ce que ça veut dire ?

Mal réveillé, souffrant de l'oeil et un peu assommé par ce raisonnement implacable, Stanislas baîlla longuement et prit la parole pour proférer : « Non, on prendra Magnum. C'est moi qui commande. »

Après un moment de flottement cérébral, le rabbin eut tendance à comprendre que son compagnon se disposait à lui offrir le champagne. Il s'en réjouit dans son coeur et s'empressa de le remercier avec effusions et serrements de mains. Que lui importait alors Magnum ou Jéroboam ! Stanislas se réveillait un peu mieux. Il le regarda durement et lui fit comprendre sans équivoque que ''commander'' signifiait au départ ''donner des ordres''. Il n'avait pas passé vingt-quatre ans à l'armée, en étant sorti troupier-chef, pour oublier que Philippe s'était lâchement dérobé à ce service obligatoire, qu'il avait dérogé à ses devoirs patriotiques les plus élémentaires, que la Suède avait besoin de toutes les forces vives de la nation, , que la situation internationale méritait qu'on fût extrêmement prudent et prévoyant sur toutes les questions de défense nationale, que l'intérêt supérieur du pays...
  • Donc, pas de champagne ? interrompit le rabbin qui commençait à s'endormir à son tour.
Stanislas se radoucit un peu. Il accorda, très froid cependant, que les choses pouvaient se négocier, mais qu'en tant qu'ancien militaire il campait sur ses positions et n'avait aucunement l'intention de se replier. De son côté, le rabbin acceptait de payer sa part mais en compensation il exigeait qu'on commandât un Jéroboam et non un Magnum, pour faire honneur à son appartenance hébraïque. Devant l'hésitation du troupier-chef, il eut l'idée de soumettre la question au Conseil Constitutionnel, mais il reconnut bientôt que l'heure tardive ne le permettait pas.

« Comment on va faire alors ? » déclara élégamment Stanislas. « C'est un vrai problème » dit rageusement Philippe. « On va quand même pas y passer la soirée » s'indigna Stanislas. « Il ne manquerait plus que ça » s'inquiéta Philippe. « On pourrait faire un bras de fer pour se décider » proposa Stanislas. « Pourquoi pas ? » répliqua Philippe.

On débarrassa la table d'un geste large sous les yeux des clients médusés, on se campa fermement sur sa chaise, les coudes bien alignés et les poignets bien droits, et l'affrontement commença. Au bout d'à peine deux secondes, Stanislas roulait à l'autre bout de la salle tellement la poussée du rabbin avait été formidable. Les convives des tables voisines, qui n'avaient même pas eu le temps de se masser autour des deux adversaires, applaudirent longuement et se mirent, de joie, à danser une gigue polonaise alors que l'orchestre jouait une valse russe, mais la plupart étaient étrangers. Puis ils revinrent gentiment à leur place.

La mauvaise humeur de Stanislas fut visible dès qu'il se releva. Il fusilla du regard les dîneurs qui avaient applaudi à sa déconfiture et surtout ceux qui avaient dansé, parce que la Russie et la Pologue étaient à cette époque à couteaux tirés, et que de toute façon on ne danse pas une gigue sur une musique de Cosaques – ce furent ses propres mots, empreints d'un certain mépris. Il avait combattu anciennement pour la Russie en tant que mercenaire stagiaire, et il les connaissait, ces gens ! Quel ramassis de pauvres bougres ! Tout juste capables de galoper toute la journée pour attendrir le bifteck qu'ils avaient mis sous leur selle ! Quels rebuts de l'humanité, quels...

Philippe vint le prendre affectueusement par le bras et le ramena à leur table. Pendant ce temps, les clients du restaurant plongeaient le nez dans leur assiette, mais ce stratagème fut inutile : plusieurs moururent. Stanislas se retourna ensuite vers le rabbin pour le féliciter de sa victoire, et l'embrassa même sur le front. « Sans rancune », lui dit-il, n'en pensant pas moins.

Le maître d'hôtel Bigrefoi avait redemandé au gendarme de le remplacer dans son service. Celui-ci avait une nouvelle fois refusé, mais par rigorisme syndical : pas d'heures supplémentaires, pour ne pas nuire à la création de nouveaux postes que des centaines de postulants appelaient de leurs voeux depuis des années. (Après avoir interrogé le gendarme en question, nous avons appris que ses heures de travail ordinaires étaient déjà mieux payées que des heures supplémentaires, ce qui explique sa mauvaise volonté en la circonstance.) Godefroi, non, Bigrefoi, arriva donc. Il ne trébucha pas sur les fragments d'assiette qui parsemaient le carrelage, ni sur les tessons de bouteille qui en agrémentaient la vue, vestiges récents du duel amical qui venait de se dérouler. Il fit tout de même un signe discret mais ferme à la femme de ménage, ainsi qu'un clin d'oeil entendu, car elle serait peut-être un jour sa maîtresse.

Se dirigeant vers la table de Stanislas et du rabbin, il eut cette parole : « Ces messieurs ont choisi ? » Le rabbin, grand seigneur, lança négligemment : « Jéroboam ! » Bigrefoi osa demander si ces messieurs voulaient aussi manger, mais ils lui dirent qu'on verrait après. Le maître d'hôtel revint presque aussitôt en esquissant un pas de danse, portant l'énorme bouteille dans un seau ridiculement petit. « Et voilà ! » dit-il sans se soucier du niveau de langage que sa position dans ce restaurant de prestige était censée lui imposer.

Les deux copains de régiment se regardèrent, attristés, puis ils examinèrent Bigrefoi, qui aurait voulu se trouver bien loin à ce moment-là. « Mon garçon, dirent-ils en même temps, où est-ce que vous avez été élevé ? Si nous commandons un Jéroboam, c'est évidemment un pour chacun de nous. » Puis ils chantonnèrent en contemplant le plafond.

Bigrefoi s'empressa d'apporter une autre bouteille, constata qu'elle n'entrait pas dans le seau déjà largement occupé par la première, courut chercher un autre seau mais dut le ramener parce qu'il avait oublié la glace, y inséra le deuxième jéroboam qui prenait toute la place de telle sorte qu'on ne pouvait y loger le moindre glaçon, glissa sur un tesson de bouteille oublié par la femme de ménage – la garce ! – et se blessa grièvement. Il téléphona tout de suite à la gendarmerie.

Philippe et Stanislas burent silencieusement leur champagne. Les autres clients, silencieux eux aussi, les observaient du coin de l'oeil. L'ambiance était un peu lourde, et chacun tâtait son révolver dans sa poche, mais elle s'allégea quand les deux compères, passablement gris (à peu près noirs, pour tout dire), se mirent subitement à déchaîner dans le chic restaurant un foutu bacchanal.

« Ce me serait un bonheur sans égal que vous reprissiez un doigt de consommé, chère petite chose ! » gueulait le rabbin sans se soucier le moins du monde si son ami aimait ou non le  consommé, d'autant plus qu'ils n'avaient pas encore commandé la partie solide du repas. Pour éviter de se resservir d'un plat auquel il n'avait pas encore goûté, mais aussi pour détourner la conversation, Stanislas alla mettre le juke-box au volume maximum. « O ragazza mia ti amo panzanini » chantait une vedette étrangère. On ne s'entendait plus crier dans le restaurant. Le juke-box hurlait, le troupier-Stanislas-chef beuglait, le rabbin glapissait, Bigrefoi s'était évanoui, le vacarme était quelque chose de plus qu'infernal. Seuls les murs se fendillaient silencieusement.

Lorsque la situation auditive fut devenue intolérable, plusieurs clients se levèrent de leur chaise, mirent bas leur veste, appelèrent les serveurs à leur prêter main-forte et tout le monde reprit la chanson en choeur. L'ambiance était maintenant au mieux ! On cassait des verres pour marquer la mesure, on tapait des pieds et des mains sur le gendarme de service qui n'avait pas voulu manquer ça, mais souriait aigrement de se sentir supérieur à tous ces dévoyés. Les chaises, les tables, les miroirs et le comptoir étaient en miettes. Pendant ce temps, le patron du restaurant s'était prudemment éclipsé en n'emportant que sa brosse à dent et un slip de rechange, et roulait vers la Suisse. Il achèterait le reste en route.

Quant à Stanislas, il faut savoir qu'il avait la démarche lente, une carrure étroite, et des yeux très noirs quand il y avait du soleil. Et des cheveux roux, mais on l'a déjà dit.

                                                                                   *****

En sortant du restaurant, le rabbin cracha puissamment en l'air pour calculer la vitesse du vent, manifestant ainsi son désir de finir la soirée dans un endroit où l'on danserait le tango. Malencontreusement, un jeune agent de la force publique passait à ce moment-là, qui reçut le crachat dans l'oreille. Abruti par la douleur, il se mit à hurler : « En voilà toujours un que l'Etat n'aura pas ! » Le rabbin chercha à consoler le brave fonctionnaire en l'invitant à venir avec lui dans un cabaret proche où il y aurait sûrement des Argentines, dont le représentant de l'ordre était friand. Comment Philippe le savait-il ? Sans doute une espèce d'intuition propre à la situation rabbinique. L'agent ne se fit pas prier, bien qu'il fût en service, tout en criant « Ouyouyouille ! » à chaque instant tant était grande sa souffrance.

Les colosses qui gardaient la porte du cabaret demandèrent au rabbin s'il était français. Il avoua que oui, et se fit aussitôt refouler. « On est en Suède, ici, pas chez les ploucs. » L'agent de police, en revanche, fut accepté sans problème. Les paroles des gardes éveillèrent la méfiance de Philippe, laquelle se plaignit hautement de ce qu'elle venait juste de se coucher. Il revint à la charge en prétendant qu'il était un intime du patron du Rocher de Cancale, et qu'il comptait d'ailleurs le retrouver dans cet établissement. Aussitôt attendris, les gorilles lui livrèrent le passage, flattés de compter parmi leurs clients un proche du propriétaire d'un restaurant aussi réputé, qui était par ailleurs un membre influent de la mafia locale.

« On ne peut pas dire, quand on connaît des gens, ça ouvre des portes » pensait le rabbin en pénétrant dans le night-club. Il tomba aussitôt sur l'agent de police qui dansait comme un fou, entouré de jolies filles, mais qui s'interrompit sur-le-champ pour lui demander ses papiers. Comme le rabbin éclata de rire, le petit policier n'insista pas. Il faut savoir qu'il avait été engagé récemment, et de force. A quinze ans, on n'est pas sérieux.

Philippe ressentit alors le besoin d'aller aux cabinets. Il se souvint que sa femme réprouvait cet usage, mais sa femme était loin. Il regarda par la fenêtre s'il allait pleuvoir, mais non.

Il se dirigea donc vers le lieu d'aisances, comme disent les grands, le ''petit coin'' comme il l'appelait étant enfant. L'endroit était propre, revêtu au sol et au plafond de faïence blanche, selon une logique ignorée à Hong-Kong. Les murs, au rebours, laissaient un peu à désirer. Recouverts de graffiti obscènes, si ce n'est d'autres signes plus grossiers encore de la dégradation morale et mentale d'une société en pleine dégénérescence fécale qui n'avait toujours pas libre accès au papier hygiénal, ils eussent donné la nausée au rabbin s'il n'était sorti en toute hâte de ce lieu immonde pour vomir sur le trottoir.

Par hasard, le petit policier sortait à ce moment-là de la boîte de nuit, assez éméché. Le rabbin éclaboussa un peu ses chaussures et sa cravate. Le jeune homme le reconnut, sortit son arme et se mit à bramer : « Qu'est-ce qui se passepasse ? Tu es mamalade ? Tu as trop bubu ? C'est comme moimoi ! » Puis, saisi d'un rire féroce, il envoya son pistolet valdinguer dans la vitrine d'un magasin de souvenirs – le rideau de fer était baissé, il ne céda point – et se mit à pleurer. Le rabbin fut pris de compassion devant l'état pitoyable de son compagnon, le pied fracassé par une balle que son arme avait tirée au hasard et involontairement. L'enquête qui suivit prouva que Joël (c'était le nom du policier, pardon) l'avait lancée de telle façon que le coup ainsi déclenché l'atteignît droit au coeur. Maladresse de débutant ? Chagrin sentimental aggravé par la soirée au night-club ? Quoi qu'il en soit, le pied était touché, c'était mieux que rien.

Après avoir pansé Joël avec des pelures d'orange toutes fraîches qu'il avait recueillies sur la chaussée, Philippe le prit sous le bras et le reconduisit à son commissariat. Ce n'était pas très loin, selon le jeune policier, mais il délirait légèrement. Ils passèrent successivement par la salle d'attente d'un kinésithérapeute assez désagréable, par l'antichambre du Ministère de la Défense, qui les ignora superbement, et par le hall d'entrée d'un grand établissement bancaire où on les pressa d'ouvrir un compte qui rapportait 4% moins les intérêts. Ce fut un peu au hasard que le rabbin dut de retrouver le 8ème commissariat de police de Chashas – un homme en sortait en titubant, les deux yeux pochés et une jambe cassée parce qu'il ne s'était pas découvert devant une patrouille – auquel appartenait l'agent qu'il portait sous le bras, et qui commençait à devenir lourd.

Une rue morne, sans éclairage. On distinguait à peine le mot ''Police'' écrit en majuscules maladroites sur la vieille étiquette collée au mur, délavée par la pluie. Le rabbin trouva à tâtons la sonnette. Une brute sans uniforme ouvrit avec un sourire mauvais, et les introduisit dans une petite salle enfumée où trois policiers dépoitraillés étaient attablés autour d'une bouteille de bourbon. L'un d'eux, un vrai mastodonte, semblait le plus gradé, mais le rabbin ne se souvenait plus bien de l'ordre des galons parce qu'il avait oublié de faire son service militaire. Peut-être un sergent-chef ? Ou un adjudant ? Certainement pas un officier, il n'en avait pas l'allure. « Mon père était officier, c'était autre chose ! » pensa-t-il à voix basse.
  • Tiens, c'est Joël ! dit le mastodonte en se levant pesamment. Alors, gamin, on ne supporte toujours pas l'alcool ? Dieu sait pourtant qu'on t'a fait suivre un bon entraînement ! Pas vrai, les gars ?
Les deux autres ricanèrent en toussant.
  • Et puis qu'est-ce que t'as au pied ? Encore ces engelures ? Ah, mon p'tit gars, t'as pas de chance. Mais tu verras, quand il va se remettre à faire beau, ce sera fini, et t'auras des coups de soleil !
Ce mot d'esprit déclencha une hilarité bruyante chez les deux qui étaient restés assis.
  • Mais qui c'est ce type qui le ramène ? dit l'un. Je trouve qu'il a une drôle d'allure pour un Suédois. Tu es suédois, le gonze ?
  • Non, je suis rabbin, ne vous déplaise.
  • Et ça vient de quel pays, ça ?
  • De n'importe quel pays, du moment qu'on est juif.
Le mot du rabbin avait figé sur place les policiers soudain dégrisés. L'imposant sous-officier rougit violemment et sa masse sembla encore augmenter. Il imposa silence à ses hommes, et prit la parole.

« Monsieur, nous ne savions pas à qui nous avions affaire. Veuillez vous montrer indulgent pour nos manières un peu directes. Dans la police, voyez-vous, nous sommes obligés de procéder de la sorte pour que les enquêtes en deviennent plus rapides et plus efficaces. Acceptez nos excuses, ainsi que nos plus vifs remerciements pour avoir raccompagné jusqu'ici le caporal Lévy-Rosenbaum. Joël, dis merci ! »

Le colonel – il était colonel, ça a été vérifié – reconduisit poliment le rabbin jusqu'à la sortie du commissariat. Revenant dans la salle, il s'adressa à son jeune collègue encore perdu dans les brumes de l'éthylisme et lui adressa la parole en ces termes :
  • Dis-moi, jeune con, Joël, c'est pas un nom juif, ça ?
  • La main de Dieu est sur moi, mon ami, répondit le petit agent avec un sourire d'extase.
  • Et mon pied au cul, c'est l'extase aussi, sale youpin ?

                                                                                *****

Enchanté de sa soirée, le rabbin pensa à aller se coucher, mais comme il était quatre heures de l'après-midi, il y renonça. Il préféra retourner sagement à son hôtel. Surprise ! Son épouse l'attendait dans sa chambre, éplorée. D'après elle, cela faisait une semaine, ou peut-être deux, qu'elle était assise sur le lit. Elle ne savait plus trop bien. Le rabbin n'en avait aucune idée non plus, et d'ailleurs s'en moquait éperdument. Il la gronda sévèrement pour l'exemple, mais un reste de galanterie conjugale fit pourtant qu'il lui proposa d'aller visiter une laverie automatique. Flattée, elle accepta avec empressement. Philippe se défit de sa robe de bure noire pour en endosser une verte, toute neuve (elle n'avait pas plus de quelques heures), mais sa femme ne se changea pas, prétendant qu'elle n'avait plus rien à se mettre après cette longue attente dans la chambre d'hôtel. Elle n'offrait pas, il est vrai, un très beau spectacle à l'oeil d'un amateur, ou même d'un professionnel. La jupe tachée de sang, les chaussures crottées, le soutien-gorge criblé de trous, ce n'était pas une tenue pour sortir en ville. Le rabbin ne lui fit cependant aucune remarque car il pensait qu'ainsi il l'éclipserait facilement aux yeux des autres visiteurs.

Une difficulté se présenta rapidement pour entraver les projets du couple rabbinique : Chashas comptait très peu de laveries automatiques, à tel point qu'ils ne purent en dénicher une seule qui fût ouverte après minuit. Toutefois, vers deux heures du matin, dans le quartier chinois, sous la clarté de la lune, alors qu'ils commençaient à se décourager, malgré la fatigue qui leur rompait les jambes, les rues désertes les faisant un peu frissonner, les cris des chiens sauvages... (suffit !), ils tombèrent sur cette enseigne : '' Automatic Extasy ''.
  • Bah, dit le rabbin à sa femme, ça doit être la même chose.
Et ils entrèrent.

Aussitôt une horde de gens aux yeux bridés se précipitèrent sur l'épouse de Philippe, qui s'appelait Etiennette, et l'entraînèrent à l'étage supérieur. Il s'ensuivit un important branle-bas sur le plancher du haut, qui servait aussi de plafond du bas, et un quart d'heure plus tard elle descendait royalement l'escalier, nettoyée, parée, parfumée et fière. Les hommes qui étaient montés avec elle ne tardèrent pas à reparaître, un peu rouges et essoufflés de ce qu'ils avaient dû faire en si peu de temps. Mal payés, et même exploités, ils devaient cependant assurer aux dames qui le nécessitaient une ''toilette express'', indispensable pour se montrer dans le monde. Réfugiés politiques pour la plupart, tous asiatiques, ils comptaient sur la qualité de leurs services pour se faire reconnaître par la société suédoise sans rien payer.

Etiennette était ravie. Comme cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas lavée, elle se sentait une autre femme. Elle se pavanait sans vergogne devant les employés d' ''Automatic Extasy '', palpitant du sein, faisant tinter ses bijoux et bruire la soie de son écharpe. A soixante-dix-sept ans, elle se sentait encore séduisante. Elle s'approcha sournoisement d'un groom prépubère qui mangeait du fromage sans pain, et sussura : « Jeune homme, on a dû négliger votre éducation. Voulez-vous que je vous prenne sous mon aile pour vous transformer en parfait gentleman ? » Le garçon la regarda d'un oeil concupiscent, et s'en alla prendre les valises d'un client qui arrivait.

Furieuse, elle eut envie de faire une scène à son mari, pour voir, mais celui-ci discutait en ce moment avec les asiatiques de l'établissement, qui n'avaient plus rien à faire parce que personne d'autre ne s'était présenté pour le toilettage-express. La conversation roulait sur les courses de chevaux, auxquelles le rabbin ne connaissait strictement rien. Il était donc très satisfait d'ajouter à sa culture générale quelques éléments de premier ordre. Sa femme trépignait à côté. N'y tenant plus, elle lui lança : « Tu as vu comme je suis belle ?
  • Tu es bien habillée. Tu ressembles à Maë West avant qu'elle soit morte.
  • Oh, merci mon chéri !
  • De rien, de rien. »

En fait, le rabbin Philippe était assez contrit de la métamorphose survenue chez son épouse. Il comptait sur sa propre apparence, et le soin qu'il y avait apporté, pour briller ce soir-là devant les invités. A présent Etiennette lui faisait fâcheusement de l'ombre, éclatante qu'elle était dans une robe du soir pailletée que n'eût pas désavouée la princesse de Mirambeau à la cour de Wilfried II, à tel point qu'il s'emmêlait mentalement dans les consonnes fricatives sourdes.

P.S. A propos, Wilfried nous a pas donné de nouvelles que ça fait une paye. Soit il est resté fin soûl tout ce temps, soit il s'est bastonné grave avec sa régulière, ou soit les deux. Tenez-moi au parfum si vous êtes rencardés rapport à cézigue. Je fais du même au pareil pour ma bille. Allez, on s'arrache.

Le rabbin avait maintenant bien envie de s'enfuir de cet établissement qui était sans doute une laverie, mais pas dans le genre de celles qu'il avait prévu. Certes, sa femme était maintenant nettoyée, mais lui-même restait fort sale, et de toute façon on n'était pas venu pour ça. Sa robe verte neuve présentait peut-être de nombreuses taches de café et de punch, ainsi que de multiples brûlures de cigarettes russes, mais que lui importaient les remarques admiratives des gens de la rue ? Eux-mêmes, cravatés pour le dimanche, oubliaient souvent d'ôter leurs pantoufles, ce qui ne les rendait pas bons juges pour apprécier d'autrui la tenue vestimentaire.

Il chercha donc à entraîner Simonnette vers l'extérieur, mais celle-ci protesta avec véhémence : « Pour une fois que je suis bien mise, et que des jeunes gens me font la cour ! » Le groom passait à ce moment-là, et ne parut pas entendre ce que disait la femme du rabbin. Cependant il était en train de manger une olive sans pain, ce qui était peut-être une invite indirecte à la pétulante septuagénaire, qui ajouta à l'adresse de Philippe, en baissant la voix toutefois : « Tu vois, le garçon en rouge, là. Eh bien il me court après depuis tout à l'heure ! Il voudrait que je sois comme une mère pour lui. »

Tout en ayant une pensée dégoûtée à l'éventualité d'un inceste, Philippe se demanda ce que signifiait ici ''tout à l'heure ''. Puis il haussa les épaules et alla prendre un verre au bar. (Dans ces temps anciens, les laveries automatiques étaient équipées d'un bar pour faire patienter les clients qui attendaient leur linge. Le lavage durait fort longtemps, et les recettes du bar étaient nettement supérieures à celles de la laverie proprement dite. Celles et ceux – mais surtout ceux – qui profitaient de cet aménagement commode étaient généralement ivres quand ils allaient récupérer leur panier de chemises et de chaussettes, et le renversaient souvent dans le caniveau lorsqu'ils sortaient. Ils le rapportaient alors à la laverie, pour laquelle c'était double bénéfice – voire parfois triple ou quadruple, jusqu'à n'en plus finir. On raconte qu'un vieil ivrogne avait passé quatre ans dans une laverie sans en franchir le seuil plus loin que le bord du trottoir. Les usagers compatissants lui portaient à manger, quelquefois. Ce détail explique en partie pourquoi les femmes préféraient généralement laver leur linge à la maison.)
Bien sûr, le rabbin et Guillaumette n'étaient pas dans une vraie laverie, mais il y avait un bar quand même. Qu'est-ce que j'y peux ?

Etiennette, Simonnette ou Guillaumette, tout ça c'est pareil, c'est la femme du rabbin. On ne va pas s'y arrêter six mois.

La serveuse était intéressante, avec beaucoup de cheveux, un menton très pointu et une courte jupe à carreaux qu'on ne voyait pas à cause du comptoir. Le rabbin la trouva délicieuse. Emoustillé et empressé, il commanda un double gin avec un sucre, pas plus, « sinon ça me rend un peu fou » ajouta-t-il en lui jetant un regard entendu et appuyé. La fille lui sourit sans tenir compte du fait que sa barbe était grise, ce qui l'encouragea à poursuivre ses avances. Décidé à être entreprenant, il respira fort et s'accouda au comptoir d'un air supérieur.
  • Vous êtes toute seule ici, mon petit ?
  • Oui, monsieur, à part mon patron, mon père, mon fiancé et ses grands frères, et tous les clients qui me tournent autour.
  • Ah oui. Et vous êtes toute seule ailleurs ce soir, mon petit ?
  • Oh ! Monsieur le rabbin ! C'est mal ce que vous dites là ! (elle rougit en souriant)
Le rabbin – Mais comment savez-vous que je suis rabbin ? Je voyage incognito. C'est de l'italien, vous ne pouvez pas comprendre.
La serveuse – E pericoloso sporghersi. Tout le monde est au courant ici : votre barbe, votre kippa, vos tresses, le Talmud qui dépasse de votre poche, et puis, surtout...
Le rabbin Surtout quoi ?
La serveuse – Surtout la façon de vous occuper de votre femme, qui cherche à aguicher le garçon d'écurie depuis qu'elle a été ravalée par notre personnel. (il y avait une écurie attenant à Automatic Extasy)
Le rabbin – Le garçon d'écurie ? Le petit jeune en rouge ?
La serveuse – Précisément. Il y a une écurie attenant à Automatic Extasy.
Le rabbin – Eh bien, en quoi ai-je mal agi avec ma femme ? Aurait-il mieux valu que je la battusse ?
La serveuse – … que je la battisse, dit-on, je crois. Du moins chez nous.
Le rabbin – Pardon. Oui, bon, d'accord. Alors ? Que je la... frappisse ?
La serveuse – Frappasse. Peut-être bien, voyez-vous, car il y en a certains qui ne sont pas loin d'ici, et même certaines, qui prennent intérêt à vous (elle rougit fortement). Vous me comprenez, monsieur le rabbin ?
Le rabbin – Tout à fait, ma petite, tout à fait. Donc, que je sois rabbin ne vous rebute pas, mais que je ne battasse pas ma femme, si ? (battisse)
La serveuse – Oui-da, car j'en suis fort jalouse pour l'amour de vous.
Le rabbin – Pour l'amour de moi ? Ah ! Vous me comblez d'aise, ma noble et chère enfant !
La serveuse(à voix basse) On peut se retrouver dans ma chambre vers les onze heures, si vous voulez...
Le rabbin – Pour quoi faire ?
La serveuse(à part) Quel sot ! (haut) Vous n'en n'avez vraiment aucune idée ?
Le rabbin – Ne me dites rien, attendez que je devine. Attendez... C'est pour jouer à la brisque, c'est ça ? (la serveuse fait « non » de la tête) Dommage, j'adore la brisque. Ou alors pour laver par terre ? Ah non, ça c'est à vous de la faire. Ou bien pour regarder les gens dans la rue ? (même mimique de la serveuse) Alors là, vraiment, je ne vois pas. (la serveuse s'énerve en son for intérieur) Ah ! J'y suis ! C'est pour danser le calacala !
La serveuse(soupirant) Mais non, gros ballot ! C'est pour jouer au papa et à la maman, puisqu'il faut tout vous expliquer !
Le rabbin – Oh mais, dites donc, c'est dégoûtant. Et puis sachez, ma fille, que vous n'êtes pas mon genre.
La serveuse – Je ne sais pas ce qu'il vous faut, vous ! Je suis mal fichue, peut-être ? (elle tape sur son gros ventre et commence à se déshabiller)
Le rabbin – Non, mais je suis marié, moi ! Et mon gin ? Vous y pensez, petite traînée ? Et avec rien qu'un sucre ! (le rideau tombe)

Etiennette avait réussi à coincer le groom d'écurie dans une embrasure. Ayant observé le galant manège du rabbin, elle lui cria de loin : « T'inquiéte pas pour moi, je suis parée. Tu peux y aller ! »

Philippe fut outré de tant de cynisme, tant de la part de la serveuse – fille décidément trop facile, ce n'était plus excitant – que de la part de sa femme, dont il devinait qu'elle profitait honteusement de la piteuse situation de sa victime. Il résolut d'aller gifler l'une et l'autre, en commençant par sa femme, puisque Gina la serveuse était partie lui chercher son gin.
(''Gina'' signifie ''serveuse de gin'' en sanscrit. Vérifiez, ça vient de là)

Il s'approcha de la fenêtre où se tenaient le groom et sa mère spirituelle, et il levait déjà une main vengeresse, et sa femme blêmissait sous son fond de teint, et le groom commençait à pleurnicher sans noblesse, quand la porte s'ouvrit joyeusement. C'était Joël, le petit flic, l'agent de poche, venu lui aussi faire une visite à l'Automatic Extasy, mais par pure politesse.

Le rabbin se souvint de tous les efforts que lui avaient coûté les frasques alcoolisées de cet individu, et le considéra d'un sale oeil noir – ce qui est relativement difficile à réaliser quand on est doté de deux doux yeux noisette. Il l'accueillit donc assez froidement d'un glaviot sévère dans l'orbite gauche, encore rouge de ses débauches de la veille.

« Eh, mais vous m'avez fait mal !
  • Ca t'apprendra, morpion de mes deux.
  • Qu'y a-t-il ? En quoi vous ai-je offensé ? Quelle rancoeur nourrissez-vous envers ma pauvre personne ?
  • Qui c'est qui t'a ramené sous son bras, complètement pété, en faisant des stations à la con dans des salles d'attente pas possibles, jusqu'à ton commissariat minable ? C'est pas moi peut-être ? Et pour un Juif, en plus !
  • Oui, c'est vrai et je vous l'accorde. Mais tout ça c'est de l'histoire ancienne. C'est oublié, oh bien oublié, vous savez.
  • Ah bon ? Dans ce cas, mettons que je n'aie rien dit. Mes excuses. Tu prends quelque chose ?
  • Je veux bien un double gin avec un seul sucre, si ce n'est pas trop demander. Rien qu'un, sinon ça me rend malade.
  • Gina ! Donne mon gin à monsieur. Depuis le temps que je l'attends, je n'ai plus envie. »
Gina avait mis deux sucres dans le gin de Philippe, pour se venger du mépris qu'il lui avait manifesté mais aussi pour qu'il devienne ''un peu fou'', selon ses propres paroles. On ne sait jamais, on verrait bien. Joël fut malade, et souilla épouvantablement ses chaussures. Comme il avait pris la précaution de se mettre en short, son pantalon ne subit aucune salissure. Heureusement, sinon qu'est-ce qu'il aurait encore entendu de la part du colonel !

Après avoir assisté la mort dans l'âme à la déchéance du caporal Lévy-Rosenbaum, le rabbin alla prendre l'air dans la rue, celui de la laverie étant passablement empuanti. Il s'attendait à le voir sortir d'un moment à l'autre, rampant sur le trottoir.

Saisi par la magie de la nuit étoilée, il contemplait avec délices le ciel suédois, dans lequel évoluaient quelques oiseaux imbéciles qui éclipsaient par moments l'éclat de Véga ou d'Arcturus. Ce spectacle nocturne l'avait toujours ébloui à un point extrême. Joël ne paraissait toujours pas. Ou alors ne l'avait-il pas vu, lui les yeux tournés vers le ciel, et l'agent se traînant au ras du sol ? Non, il aurait de toute façon perçu le raclement de ses buffleteries sur le pavé. Que devenait-il donc ? Le rabbin eut soudain un soupçon. Il avait bien remarqué qu'après avoir fini le groom, Simonette dévorait du regard le jeune policier, mais n'osait s'en approcher à cause de sa présence à lui, Philippe. Dès lors qu'il était sorti, elle avait eu le champ libre, la bougresse ! Sans doute était-elle bien décatie, sans doute Joël était-il couvert de vomi, mais quand on est blessé par la vie, c'est encore dans ces occasions-là qu'on peut le mieux se retrouver et se soutenir.

Méfiant, il pénétra de nouveau dans l'Automatic Extasy et, quand ses yeux se furent habitués à la lumière, découvrit soudain ceci : Joël était allongé dans ses vomissures et sur le comptoir, où Gina essayait tant bien que mal de le ranimer à l'aide de vigoureux massages longitudinaux (il faut savoir que les massages longitudinaux se font dans le sens de la longueur, alors que les massages latitudinaux se font dans le sens de la hauteur. Ceci est une science, ça ne s'improvise pas). Le petit agent râlait épouvantablement car la serveuse s'était entouré les mains de fil de fer pour que son action thérapeutique fût encore plus efficace et radicale. Rassuré sur ces deux points  1) Joël était encore vivant, et même si c'était provisoire il fallait garder espoir  2) sa femme était occupée ailleurs, le rabbin pensa à déjeuner.

« Oh, Gina ! Fais-moi à manger en vitesse. Deux oeufs sur le plat et un ris de veau à la Châteaubriant, avec des champignons, ça ira. Plus une bouteille de Pont-à-Mousson 1949. Allez, grouille ! » (En ces temps reculés... oui, bon)

Gina alla précipitamment se laver les mains sans enlever ses fils de fer, poussa une table devant le rabbin déjà assis, et lui apporta aussitôt les plats demandés. Il lui tapa sur le ventre pour la remercier, et elle revint s'occuper de Joël qui la fixait avec des yeux pleins de terreur.

Philippe mangea paisiblement, malgré le dérangement provoqué par un orchestre de chambre qui avait fait irruption dans la salle et dont un des violonistes jouait horriblement faux. C'était sans doute un coup publicitaire de la direction de l'établissement, de bien mauvais goût. Le rabbin se boucha les oreilles avec de la mie de pain, et réussit à retrouver le silence et la sérénité de son f. intérieur. Pour lui, grand méditatif, cela valait largement les chansons de Tchaïkovski, dont il connaissait déjà tous les airs par coeur.

Arrivé au cigare, il s'affala sur sa chaise et contempla paresseusement l'intérieur de la salle. Joël et Gina avaient disparu, probablement sous le comptoir. Sa femme dansait au bras d'un hussard de la garde de Wilfried II, qui était passé là par hasard, sur une jolie musique de Richard Wagner. Très bel homme, ce hussard, reconnut intérieurement le rabbin. Cinq pieds six pouces, la poitrine avantageuse, la taille ferme et la moustache fière, il avait dû en faire, des conquêtes ! Il était d'ailleurs visible que Guillaumette était totalement conquise : elle le couvait avec des yeux qui essayaient d'avoir trente-cinq ans, et se trémoussait comme une collégienne dès qu'il ouvrait la bouche. D'où il était, et avec sa mie de pain dans les oreilles, le rabbin ne pouvait pas savoir s'il parlait, mais il voyait bien que l'homme ouvrait la bouche de temps en temps. « C'est peut-être pour respirer » se dit-il. Lorsque la danse fut terminée, le hussard embrassa tendrement Etiennette et s'en alla aussitôt.

                                                                            *****

L'épouse du rabbin était très en colère. Sur trois représentants de l'espèce masculine, deux lui échappaient ! Elle s'apprêtait à pousser un long ululement spasmodique, mais elle y renonça quand elle vit le groom se relever en grimaçant. Elle l'entraîna aussitôt dans une polka endiablée et interminable, dont la musique avait été composée en 1850 par Richard Wagner, qui fut... (Assez !)

Les musiciens étaient visiblement las, et auraient bien voulu que s'arrêtât tout ce chambard. Ils étaient entrés là déjà las seulement pour assurer la réclame de leur spectacle qui devait avoir lieu le lendemain sur le stade de Chashas, à guichets fermés, et leur intention première avait été de se produire dans tous les commerces de la ville ouverts la nuit. Ils pensaient à juste titre que la plupart des fêtards qui les fréquentaient feraient de bons clients payants (nombre des clients admis sans payer étaient légion, et il ne valait pas la peine d'en attirer encore davantage. En principe, un client payant était plus petit que Lionel, le contrebassiste, qui vendait les tickets à l'entrée. Et encore Lionel n'était-il pas très grand, à tel point qu'il avait parfois du mal à atteindre les notes situées en haut du manche de son instrument. Ceci dit, bon an mal an, le groupe se débrouillait avec sept ou huit clients payants par soirée, contre une centaine, en moyenne, qui entraient à l'oeil – les Suédois sont souvent de haute taille. Les musiciens comptaient bien sur la présence de Joël et du groom, s'ils ne se trouvaient pas indisposés, beaucoup plus que sur l'obole du hussard, s'il reparaissait, lui qui pouvait balayer Lionel d'un revers de main).

Automatic Extasy était leur première ''station'', par allusion directe au Chemin de Croix de N.S. Jésus-Christ, et à l'exténuation qui fut la sienne à l'issue de cette longue promenade. Celle de nos musiciens lui était comparable. Ecoutez.

Le pianiste confondait sans arrêt les blanches et les noires, tant sur son clavier que sur la partition, parce qu'il ne savait pas très bien lire la musique. L'insuffisance de la clarté dispensée par quelques vagues luminaires achetés d'occasion n'améliorait pas les choses, mais surtout il avait fini le gin de Joël, ''par distraction'' prétendit-il ensuite. En fait, le rabbin seul pouvait supporter sans dommage majeur l'effet de ce breuvage, à condition qu'il n'y eût qu'un seul sucre.

Le violoniste qui jouait faux changea son violon de côté et se mit à jouer juste, sans toutefois pouvoir en sortir autre chose que des airs de marins portugais. Dieu sait pourquoi ? Non, même Lui ne s'en doutait pas. Comme ses collègues interprétaient un extrait de Lohengrin (Richard Wagner – 1813-1883), le mélange était charmant et très empreint de modernité, ce qui incita la femme du rabbin et son cavalier à danser avec encore plus de frénésie, surtout de sa part à elle, qui volait littéralement sur le parquet. Ils ne risquaient d'ailleurs pas de gêner qui que ce soit, étant seuls sur la piste depuis pas mal de temps. Les autres acteurs de cette scène s'étaient prudemment retirés dans les coulisses de la laverie.

L'autre violoniste, un jeune blondin aux cils gominés, se contentait de contempler le groom d'un oeil énamouré, et ne jouait pas. En plus de sa paresse infuse, on doit à la vérité d'ajouter qu'il était très sot. Ayant entendu dire que le concert du lendemain se tiendrait ''à guichets fermés'', il avait compris tout d'abord que l'orchestre se produirait dans le noir. Après l'avoir traité de triple buse et de sombre idiot, le pianiste le détrompa magistralement : cela signifiait en réalité qu'il n'y aurait aucun spectateur, leur présence étant strictement interdite. Le violoniste respira. Ce n'était pas la peine de se casser les pieds, ni la tête, ni rien d'autre, à soigner les répétitions. Et il exprima sa joie en jouant un air terrifiant, le violon derrière le dos et l'archet entre les orteils.

Dans un élan d'enthousiasme musical immodéré, le contrebassiste Lionel avait cassé l'une des quatre fortes cordes de son instrument, laquelle lui avait cinglé la figure avec précision. Il perdait son sang en abondance, entaillé qu'il était du crâne au menton, et il salissait la scène. La femme de ménage du restaurant fut réquisitionnée d'urgence, et Lionel partit à la caisse pour se colleter avec un nabot qui voulait entrer sans payer. Affaibli par son accident, il eut du mal à avoir le dessus.

Au bout d'une heure et demie de tourbillonnements, le groom finit par demander grâce et s'écroula sur le billard électrique. Sous la violence du choc, et sans doute aussi pour se faire pardonner, celui-ci marqua aussitôt deux parties gratuites, puis ''Tilt'', puis ''Game over''.

Etiennette virevoltait encore sur la piste entachée de chang chéché, mais elle était pour lors beaucoup moins attirante. Le fond de teint dont les employés asiatiques l'avaient amplement badigeonnée avait  coulé à cause de la chaleur – mais n'est-ce pas le destin d'un fond de teint que de fondre ? – et sa robe à paillettes était dans un état pitoyable car elle l'avait déchirée elle-même pour permettre au hussard d'apprécier ses appas intimes. Du coup, plus personne ne s'intéressait à elle, à son grand dam. Tout cela tombait très bien, parce qu'il n'y avait justement plus personne. Les musiciens avaient profité de l'occasion pour remballer prestement leurs instruments. Le pianiste avait remis le sien dans sa housse, le contrebassiste dans une caisse, les deux violonistes dans leur sac de voyage, et ils s'étaient enfuis dans la rue.

Dès que Joël, tout sanglant, était sorti avec Gina de dessous le comptoir, celle-ci lui avait proposé d'aller finir de le ranimer dans sa chambre. Quant au groom, il était toujours sans connaissance sur le billard électrique, dont le compteur affichait alors 25560 points, ce qui était un score plus qu'honorable.

Confession de Joël
« Ce rabbin est-il donc affable ! Il ne me fait pas grief d'être juif, il me pardonne avec mansuétude les efforts et les tracas que je lui ai occasionnés lors d'excès condamnables auxquels je me suis laissé aller, il m'offre un double gin tout en s'en privant lui-même, et il me jette dans les bras d'une créature appétissante à souhait, qui me fait des gentillesses sans se soucier de mon état gerbatoire. C'est décidé, mâtin, je démissionne immédiatement de la police et je viens m'installer ici avec la tendre Gina. J'y mènerai une vie douce et apaisée, toute faite d'amour éthéré et de quiétude transcendantale, surtout quand je serai passé au commissariat récupérer mon pantalon.
Evidemment, il y a ces Asiatiques. Ces gens-là ne sont pas comme nous, et il faudra bien que je les côtoie tout au long de la sainte Journée. Allons, ce sera mon purgatoire sur terre, et j'y gagnerai le Paradis.
(une demi-minute de réflexion) Finalement, j'aurais intérêt à aller au commissariat tout de suite. Je sais que le colonel s'attarde au lit tous les lundis matins, et je me soucie peu de le rencontrer. C'est fait, c'est décidé, c'est parti, allons, en route et haut les coeurs ! »


Le rabbin plaisantait familièrement avec le hussard, chacun à califourchon sur une chaise et le cigare à la bouche. Il appela Simonnette, ou Etiennette si l'on veut : « Viens, que je te présente à mon copain ! » Guillaumette (ou Simonette, comme on veut) pressentit là une bonne occasion de faire une scène à Philippe. Elle lui répondit vertement : « Tu veux rire ? On s'est déjà présentés, et on n'a pas eu besoin de toi ! Et puis ce goujat, ce malotru, ce voyou, ce malappris, ce butor, je l'ai assez vu ! Allez ouste, dehors ! Raus ! Décanille! »

Apeuré, le hussard sortit sans demander son reste, et Etiennette s'en prit enfin à son mari légitime. « Et toi, pauvre mufle, tu te devrais te souvenir que j'ai horreur du tabac ! » Elle saisit son cigare et le lui écrasa sur le dos de la main. Philippe eut mal mais il ne pleura pas. Il avait fait l'Indochine.

A part le groom qui avait glissé sur le parquet à côté du billard électrique (score : 47300, vraiment très bien), ils se retrouvaient seuls dans la laverie. Une file de gens de mauvaise mine et chargés de linge sale commençaient à cogner à la porte en criant des insanités, bien qu'il fût à peine jour. Ils ouvrirent à cette populace, la laissant s'engouffrer dans la salle, et s'échappèrent au-dehors. On entendait déjà les Asiatiques qui s'affairaient à l'étage.

      • Quelle belle soirée, hein ? dit le rabbin.
      • Oh, que oui ! On n'en fait pas assez souvent des comme ça, nous deux. La vie est courte, il faudrait en profiter mieux, tu vois.
      • Tu as raison, mon coeur, hein.
      • Bien sûr que j'ai raison, mais cesse de dire ''hein'' à tout bout de champ, s'il te plaît.
      • Hein ?

Ils marchaient ainsi tous les deux sur le trottoir visqueux. Le rabbin était pensif. Son épouse, respectueuse de sa méditation silencieuse, le suivait à quelques pas, les yeux baissés. Lui avait nettement l'impression d'avoir oublié de faire quelque chose. Un sentiment d'inachevé, d'incomplétude, le taraudait secrètement. Mais de quoi s'agissait-il donc ? C'était important, de ça il était sûr, et c'était en rapport avec sa femme. Il se pressura les méninges pendant... Ah oui !

Il se retourna vivement et gifla Etiennette à toute volée. Le hasard fit qu'ils longeaient à ce moment-là le fameux canal de Chashas, aux eaux noires, profondes et perfides. Après un long cri de mécontentement, la femme du rabbin y fit une chute fatale. Il était maintenant bien jour, les oiseaux piaillaient dans les marronniers, et Philippe put facilement observer les quelques bulles qui vinrent crever à la surface. Il dit à haute voix une jolie petite prière protestante, noblement campé au bord de cet Achéron nordique, tout en faisant attention à ne pas y glisser à son tour. La première pensée qu'il eut ensuite fut : « C'est malin d'installer un trottoir visqueux le long d'un canal aux eaux noires et perdides ! » et la seconde : « Et puis maintenant, bazar, qu'est-ce que je vais faire de toute la journée ? »

Apparut à ses côtés le groom, qui avait fini par se relever de nouveau, toujours en grimaçant. Il était fort déçu parce qu'il n'avait pas réussi à battre son record de 73410 points.

Confession du groom
« Ben mon colon, comment qu'elle m'a administré, la vioque ! Ah, le tempérament ! J'y foutrais du allons-allez avec la musique, mon salaud ! Et que demain faut que chuis debout à cinq heures, ce qui aura pas lieu vu qu'on est demain, vu qu'on est six heures, et vu que chuis pas vraiment debout vu que chuis pas en bel état. Ah mon cochon ! »

Cette oraison funèbre impromptue arracha quelques larmes au rabbin, mais il les ravala car il portait en lui une grande pudeur qui lui interdisait de manifester ses émotions. Nous le savions. Par reconnaissance, il glissa quand même quelques piécettes dans la main du groom, puis le congédia.

                                                                                *****

Pendant ce temps, Joël gambadait tristement en direction de son commissariat. En short, les jambes et les chaussures verdâtres, il était la risée des passants, surtout des plus âgés, jaloux. Mais il s'en souciait peu. D'autres idées noires le tourmentaient. Et si le colonel s'était levé plus tôt que d'habitude, et le surprenait dans cette mise honteuse et nauséabonde ? Et s'il l'appelait ''fan de chichourne'', ''infamie des chaussettes à clous'', ou même ''abjection nuancée d'opprobre'' ? Le jeune policier frémissait d'horreur à l'évocation de ces humiliations prévisibles, tout en étant convaincu de les avoir méritées. Le colonel était peut-être une brute, mais il savait être sévère envers les autres autant qu'il était tolérant pour lui-même.

Soudain un éclair traversa son esprit embrumé : c'était bien le lundi matin que son supérieur hiérarchique traînait au lit au lieu de venir assurer ses fonctions officielles comme l'eût exigé son devoir – aurait-il fallu le dénoncer ? songea Joël, mais à qui ? Il se promit de le faire dès qu'il aurait déposé sa démission – or lundi c'était hier ! Le colonel serait aujourd'hui au commissariat, sans aucun doute, à attendre sur le seuil son subordonné déjà bien en retard, le regard fulminant et les rangers parfaitement cirées. Joël en fut cloué sur place, juste en face de la guérite du planton de service.
    • C'est à c't'heure-là que t'arrives, ducon ? Ah ben, t'es joli en plus !
    • M'emmerde pas. Dis donc, Caroline (Caroline était le nom de la guérite), quel jour on 
      est ?
    • Le 30. Pourquoi ?
    • Non, je veux dire, le jour de la semaine.
    • Mardi. Pourquoi ?
    • Une idée comme ça. Le colonel est là ?
    • Pas vu arriver. Pourquoi ?
    • Oh, la ferme !
Joël devait absolument retrouver son pantalon, ne fût-ce que pour éviter les regards dégoûtés des badauds, mais surtout pour se présenter à son avantage devant l'adorable Gina. Il se laverait plus tard à la laverie, qui était aussi faite pour ça, quand on y réfléchissait.

Il se prépara donc à subir les foudres du terrible officier, tout en gardant au coeur un petit espoir, oh ! tout petit. Si ce crétin de planton n'avait pas vu passer le colonel, c'était peut-être tout simplement que celui-ci n'était pas venu. Il ferait donc la grasse matinée le mardi aussi, à présent ? Décidément, Joël devait le dénoncer aux autorités : les gendarmes, le sous-préfet, le garde- champêtre, voire le procureur du Royaume (en ces temps surannés, la Suéde n'était pas encore une république à part entière).

Il se dit en outre que le planton sommeillait tellement souvent pendant ses heures de faction qu'il avait très bien pu ne pas remarquer l'arrivée du colonel, lequel pour sa part ne le réveillait jamais dans ces cas-là, afin que point ne s'ébruitassent certaines rumeurs faisant état de ses retards coupables et réitérés.

Joël arriva donc ragaillardi devant la porte du commissariat, et sonna avec autorité. Un concierge avachi, visiblement sous l'influence de la térébenthine, lui ouvrit et lui apprit d'une voix molle que le colonel était mort. « Quel affreux malheur ! s'écria Joël avec ravissement. Comment cela s'est-il passé ? – Son cancer s'est infecté, et après tout a été très vite."
Le petit agent sourit, remercia et sortit tout guilleret. Il chatouilla en passant le planton somnolent, puis reprit la rue vers Automatic Extasy en fredonnant ''It's a long way to Tipperary'', mais pas trop fort.

Ce n'est qu'après avoir ainsi batifolé pendant plusieurs centaines de dizaines de mètres, tout à sa joie d'avoir évité un affrontement avec le colonel, qu'il s'aperçut qu'il avait oublié de reprendre ce qu'il était venu chercher. Il revint sur ses pas en hésitant parce qu'après cette folle nuit de débauche il ne savait plus trop bien où était le commissariat. Rasant les murs avec soin, il finit par distinguer l'étiquette où l'on déchiffrait encore avec peine le mot ''Police''. La guérite du planton avait disparu, ce qui constituait un manquement grave à la discipline. Il en prit acte, et marqua une mauvaise note à ce fonctionnaire négligent, puis il entra sans s'annoncer dans la salle de garde sous les yeux abrutis de quelques-uns de ses collègues assommés par le bourbon. Il gagna sa petite chambre où il récupéra son pantalon de service qui en principe ne le quittait jamais, s'en revêtit, et sortit des lieux d'un air dominateur. (Sauf erreur, le planton s'appelait Emile)

Il revint en courant à la laverie, y pénétra en trombe, appela fiévreusement Gina. Elle avait disparu !

                                                                               *****

Errant par les rues désertes du centre-ville, le coeur léger, le rabbin-veuf tomba en arrêt devant une affiche de cinéma qui annonçait un film éblouissant : ''Les nitrons de Hong-Kong''. Qu'étaient les nitrons ? Peut-être des champignons vénéneux, ou de nouvelles particules élémentaires récemment découvertes au sein de l'atome, ou encore de jeunes délinquants qui voulaient se faire remarquer ? Philippe n'en savait rien, mais il fut charmé que l'occasion lui soit offerte de revoir au moins en images artificielles les paysages de sa première étape, qui était en même temps la dernière, Chashas étant restée sa destination finale.

(A propos, interrogeons-nous sur cette question épineuse s'il en est : doit-on considérer comme ''étape'' un endroit où l'on s'arrête pour en repartir bientôt, ou un endroit où l'on s'arrête tout court ? Les écrits d'Eratosthène (en grec Eratosthenês) pourraient apporter à ce sujet des éclaircissements fort précieux au chercheur si celui-ci... Ca suffit ! Bon, bien)

Le rabbin chercha des yeux le cinéma. Il parcourut ainsi une grande partie de la ville, qui était assez étendue, sans trouver dans son champ de vision personne pour le renseigner – les gens se lèvent très tard à Chashas le jeudi matin, comme dans la plupart des mégapoles de l'Europe du Nord. Il se retrouva finalement et tout à fait par hasard en face de son affiche, qui avait très peu changé en son absence. Juste au-dessous il distingua une enseigne au néon, violemment éclairée, qui indiquait CINEMA. « Ils auraient pu le dire plus tôt » maugréa-t-il. Il entra.

Etrangement, la salle était bondée. Il ne faisait pourtant pas froid dehors. Il y avait même un petit soleil. Comme le rabbin n'avait pas de monnaie, il paya l'ouvreuse avec un chèque. Elle le reçut de mauvaise grâce parce que sa lampe de poche, qu'elle dut tenir allumée pendant qu'il remplissait soigneusement sa formule, gênait singulièrement les spectateurs des premiers rangs qui lui jetaient des regards sanglants et des invectives grossières, vu que le film était déjà commencé et qu'il s'annonçait passionnant, si tant est que puisse être passionnant un film sur Hong-Kong réalisé ou au moins commandité par les dirigeants de ce territoire dont la triste réputation cinémalière s'est répandue de nos jours sur l'ensemble des continents comme véhiculant des valeurs différentes de, et contraires à celles que défend et conserve jalousement la quasi-totalité du monde paraoccidental dont faisait partie le rabbin, et outrageant continuellement la morale et les traditions de chez nous. (Il faut que je répète ?) L'ouvreuse se trouva mal tout à coup.

Le rabbin s'installa, et se mit à deviser gaiement avec ses voisins, lesquels ne lui répondaient que par des ''chut '' insistants, ce qui l'amusait fort. A chaque fois qu'il tournait la tête, et c'était souvent, l'ombre de sa barbe qu'il portait longue et pointue fendait l'écran d'une découpure menaçante. Le film était peu intéressant, comme il fallait s'y attendre, mais le son était excellent, surtout pour les bruits de voitures dans les rues.

C'était un ingénieur du son, justement, qui vendait ce jour-là des cacahuètes et des chocolats à l'entracte. On n'avait trouvé personne d'autre pour remplacer l'ouvreuse, sujette à une violente crise de nerfs dès après sa réanimation. Le rabbin n'était pas content : il n'aimait pas le chocolat. Il commanda trois sodas mexicains, plus de la glace, mais à part dans une boîte. L'ingénieur vint le servir avec empressement, et refusa poliment le pourboire que Philippe lui proposa en sortant sa carte de crédit, opération pourtant périlleuse quand on pense qu'il devait aussi maîtriser la stabilité de ses sodas et de sa glacière.

La deuxième mi-temps du film commençait, et l'on fut obligé de rallumer les lustres pour réveiller l'assistance. Tous se mirent à rire à la vue du rabbin embarrassé de ses verres pleins à ras bord d'un liquide jaunâtre. Cette impertinence le vexa, et il les confia autoritairement à la garde d'une vieille dame assise juste derrière lui. Terrorisée, elle accepta volontiers de lui rendre ce léger service. D'après ses dires un peu tremblotants, c'était même pour elle un insigne honneur.

Puis, dans l'obscurité revenue, il quitta son siège et commença à se faufiler parmi les rangs des spectateurs, le dos courbé pour ne pas éveiller leur attention. Naturellement, à chaque fois qu'il passait devant le faisceau du projecteur il masquait complètement l'écran, mais comme il ne regardait pas le film, cela lui était bien égal. Il avait pris sa boîte et s'était mis en devoir de distribuer quelques glaçons dans le cou de certains cinéphiles encore endormis, qui par politesse firent mine de ne s'apercevoir de rien. Déçu, il eut l'idée de tenter l'expérience sur la vieille dame qui tenait ses trois verres (on doit signaler qu'elle n'y avait pas touché, ce qui était tout à son honneur). Il s'approcha d'elle par derrière, à pas comptés – « pardon, pardon » disait-il aux spectateurs qu'il dérangeait, à l'instar du chasseur de lions qui veut se dégager d'un cercle de fauves l'entourant étroitement. Il en fit neuf (des pas comptés) et remarqua qu'elle tremblait déjà d'énervement et d'angoisse, sentant sa fin proche. Par plaisanterie, Philippe lança son glaçon dans un des verres de cette pauvre femme, qu'elle avait gardés par pure bonté d'âme.

Exaspérée, celle-ci le lui jeta à la figure, éclaboussant quelque peu ses voisins, puis siffla les deux autres coup sur coup. Le rabbin la prit par les cheveux, et il la secouait sauvagement quand l'ingénieur-ouvreur du son arriva en toute hâte pour séparer les deux adversaires. Sa tâche fut assez ardue, et il dut promettre à l'un et à l'autre un soda gratuit pour obtenir le retour au calme. Tout ceci s'était évidemment passé dans le plus grand silence, et personne dans la salle ne s'aperçut de quoi que ce soit.

L'ouvreur les conduisit au buffet que le cinéma proposait gracieusement à la fin de chacune de ses projections. Philippe et la vieille dame cherchèrent à sympathiser, sans y parvenir.

                                                                                 *****

Un an plus tard, la ville de Chashas était restée la même. Le rabbin visitait quotidiennement le canal où la pauvre Etiennette avait trouvé une mort idiote (Comme s'il y avait des morts intelligentes. Mais bon) pour déposer une couronne de fleurs des champs sur le trottoir visqueux. Les laveries et les bars étaient déserts à présent que Joël et Gina ne les fréquentaient plus. Quant au groom, il avait complètement disparu. Qu'était-il devenu ? Avait-il mis fin à ses jours après la noyade d'Etiennette ? Le rabbin ne le croyait pas. Il le voyait plutôt dans le secret d'un laboratoire, en train d'accomplir une brillante carrière de chercheur en physique fondamentale, et pour cela même vivant dans une profonde misère à l'abri des yeux du monde.

Les rues étaient de plus en plus vides, et les cinémas toujours bondés, mais les gens y venaient surtout pour dormir parce qu'ils n'avaient rien à faire. D'autre part, les projections se terminaient souvent fort tard, et les spectateurs en sortaient en baîllant pour aller se recoucher aussitôt. De temps en temps se tenaient encore certaines assemblées publiques dans des stades ou des gymnases, où l'on scandait « Le rabbin ! Le rabbin! » mais outre l'anémie de ce slogan, elles ne réunissaient guère que dix à douze personnes à chaque fois, et l'ambiance restait morose et morfondue. Déprimé, le gouvernement démissionna en bloc le 15 février. Les ministres avaient choisi avec soin la date, après de longs conciliabules : c'était celle du quatrième anniversaire du Dauphin de Suède, à quelques jours près. Quant au roi, il ne s'occupait depuis bien des lustres que de sa collection d'allumettes, et il y avait longtemps qu'on se passait de son avis.

Philippe n'avait plus de femme, plus d'amis. Il se sentait seul, et enfin libre ! Il passa une bonne nuit, et tout à coup prit le bateau pour l'île de Stemb, au large de la Suède, réputée pour la jovialité de ses habitants et de son folklore. Le fait est que le capitaine de l'immense drakkar sur lequel il embarqua était un bonhomme assez réjouissant et haut en couleurs. Fort attaché à son passé de pirate, il l'affichait au travers de manières plutôt brutales, parfois à peine polies, à l'égard de ses passagers. Le long sabre qu'il portait au côté, soigneusement fourbi, faisait taire les plus récalcitrants et lui conférait une autorité sans faille. Un regard de feu et une voix de tonnerre suffiront pour compléter le portrait de cet homme redoutable en apparence, mais dont l'âme regorgeait au fond de sentiments mauvais et vindicatifs.

Comme le rabbin commençait à marchander le prix de la traversée, le capitaine exigea en contrepartie qu'il ramât dix heures par jour (en ces temps révolus, on ne ramait pas de nuit), le drakkar n'ayant pas de voile. Non, pas de moteur non plus, allons.

Le soir, l'ancien pirate recevait cependant Philippe dans sa cabine personnelle, et tous les deux jouaient aux dominos. Attendri par cette attention, le rabbin demanda bientôt qu'on introduisît dans le jeu quelques petites mises en argent, dix ou quinze dollars par exemple, pour intéresser la partie. Le capitaine ne se le fit pas dire deux fois. Comme il trichait allègrement, il eut regagné au bout de cinq à six soirées, et au décuple, la remise qu'il avait consentie à Philippe sur le tarif de son voyage. Il faut dire à sa décharge qu'il agissait ainsi par pure charité pédagogique, afin d'enseigner indirectement à son partenaire les douloureuses réalités de l'ici-bas dans lequel nous sommes tous, hélas ! obligés de survivre.

Mais il y avait pire : la nourriture à bord se révéla exécrable. C'étaient des pieuvres monstrueuses, des araignées de mer gigantesques, des crabes innommables, que le capitaine pêchait au fur et à mesure de leur avancée vers Stemb, et qu'il faisait mariner dans une eau-de-vie de sa fabrication à l'intérieur d'énormes cuviers alignés à fond de cale. Le rabbin eut une fois l'occasion, bien malgré lui, d'observer le spectacle. Les bêtes poussaient des appels déchirants, des plaintes lamentables, capables de crever le coeur du corsaire le plus endurci : « Tiens-moi la main, ma bonne, je sens que je m'en vais ! Tu embrasseras les enfants ! » pleurait un poulpe mâle. « Ce tafia est dégueulasse ! » rugissait un énorme crabe qui cherchait à sortir de sa cuve, en vain car le capitaine en avait prévisiblement ciré les contours supérieurs. Un de ses camarades lui répondait, trois cuves plus loin : « Tu as bien raison, Barnabé, et je m'y connais en gnole. On nous sert n'importe quoi aujourd'hui, cornegidouille ! »

Philippe était descendu dans la cale par désoeuvrement, et c'était au hasard qu'il avait dû la révélation des agissements immoraux et clandestins du capitaine. Il se rendit immédiatement dans sa cabine et l'apostropha sans ménagement :
  • Mon capitaine !
  • Qu'est-ce qu'il y a, mon bon ?
  • Il y a que vous avez dans la cale quelque chose d'interdit !
  • Ah ? Et quoi donc ?
  • Toute cette eau-de-vie, c'est complètement défendu ! Vous allez attirer sur vous la police des douanes, et ils ne plaisantent pas !
Le capitaine éclata d'un bon gros rire.
    • Et comment voulez-vous qu'ils me trouvent, entre la Suède et l'île de Stemb ? Tranquillisez-vous, et allez plutôt ramer.
    • Pardon, mon capitaine, mais il fait nuit.
    • Oui, allez plutôt dormir. C'est ce que je voulais dire.
Quand les pieuvres, les crabes et leurs congénères étaient suffisamment imbibés d'eau-de-vie, ils étaient bouillis, puis frits, concassés et broyés, ce qui donnait une espèce de soupe rocailleuse dont le capitaine prétendait se régaler. Le rabbin, beaucoup moins. En outre, il avait remarqué que son patron cachait dans la cambuse une conséquente réserve de pâtés en croûte, qu'il dévorait la nuit en cachette avec des cornichons et des olives turques. Mais comme, la nuit, le rabbin dormait, il ne lui fut pas possible d'en profiter.

Ramant toute la journée; il lui était également interdit de boire, ce qui eût déséquilibré son effort symétrique et fait intempestivement virer de bord le drakkar. Le capitaine prétendait que de toute façon sa soupe fournissait à parts égales du liquide et du solide. Il demanda cependant à Philippe s'il était capable, en ramant, de boire des deux mains à la fois, pour ne pas déstabiliser le navire. Le rabbin s'avoua incompétent sur ce chapitre, et promit qu'il consulterait le soir même ses livres sacrés. Jean-Bernard (ainsi nommait-on tous les capitaines en ces temps anciens) ricana méchamment et déclara qu'il aurait de la soupe à discrétion toute la journée, en-dehors des heures de rame bien entendu. De son côté, le vieux bandit – sauf respect – ne se gênait pas pour boire à pleins verres du soda ukrainien pendant qu'il pêchait les monstres qui devaient bientôt disparaître dans les cules de la cave. Dans les cales de la cuve. Dans la soupe.

Philippe avait eu un peu le mal de mer quand il perdait aux dominos, mais le trajet ne dura que six semaines, et il débarqua sur l'île de Stemb frais comme une tulipe. Il venait de goûter au folklore de la région, à ces traditions immémoriales des marins suédois, même s'il avait été parfois assez dur de mener seul un drakkar de cette taille sur une mer agitée. Enfin, tout se mérite, se dit-il en réglant au capitaine quelques dettes de jeu encore impayées.

Dès ses premiers pas, il découvrit des rues charmantes, bordées de boutiques qui lui proposaient avec espièglerie des articles rares : cartes postales figurant le quai sur lequel il venait de débarquer, pompeusement dénommé ''Le grand port de Stemb'', bustes en plâtre de Machiavel et de Mme de Staël, peluches de chameaux de Mongolie, etc. Il remarqua même un petit tableau, d'origine inconnue, qui représentait le ciel gris et uniforme de l'île, en novembre de l'année précédente. C'était poignant, mais il n'avait plus assez d'argent pour faire l'acquisition de ces curiosités, le capitaine l'ayant à peu près ruiné pendant la traversée – qu'est-ce qu'il était fort aux dominos, celui-là !

Il vola donc une douzaine de ces oeuvres d'art sans se soucier des passants qui le montraient du doigt en chochotant, et tout en se disant qu'il en enverrait une partie à sa femme, en souvenir. « Ah non, zut, c'est vrai ! Elle est morte ! » pensa-t-il presque aussitôt après. Il s'en débarrassa donc dans les mains de la première mendiante venue qui, choquée par tant d'indélicatesse, les jeta dans le caniveau dès qu'il eut le dos tourné. Un badaud témoin de la scène, indigné, les ramassa religieusement, les essuya à sa veste et les rapporta au marchand, qui le fit arrêter.

« Bon, dit le rabbin se parlant tout haut à lui-même, ce n'est pas tout ça. » Cette grave réflexion, que nous avons décrytée avec l'aide de plusieurs cabinets d'experts, signifiait au fond que Philippe se trouvant à présent sans ressources, il lui fallait en somme gagner sa vie. Drôle d'idée quand on y pense, mais un peu moins drôle quand on y pense davantage. Il envisagea plusieurs solutions. Voler ? On pouvait toujours se faire prendre – il avait eu de la chance aujourd'hui, sans vraiment s'en être rendu compte – et cela nuirait à sa réputation d'ancien président de l'Empire de Hong-Kong, à laquelle il tenait avant tout. Escroquer des gens ? Encore eût-il fallu qu'il s'en trouvât d'escroquables sur cette île perdue qui semblait manquer cruellement de magnats naïfs, ou même de paysans aisés. Quant aux commerçants, il s'agissait de quelques épiciers et garagistes qui escroquaient déjà leurs clients, et étaient rompus à la manoeuvre. On ne les aurait pas comme ça. (Philippe craignait aussi de se faire escroquer lui-même, comme il l'avait été par le capitaine Jean-Bernard) Quoi d'autre, grands dieux ? Travailler ? Il ne savait pas bien faire, et c'était d'un commun ! Tout le monde travaillait aujourd'hui, et il était né pour un autre destin. Mendier, vendre de la barbe à papa, écrire des chefs-d'oeuvre ; rien de tout cela ne nourrissait son homme.

Alors que le rabbin déambulait mélancoliquement, une fulgurance subite illumina son encéphale ankylosé. (je varie mes formules. Il y en a à qui ça ne plaît pas ?) S'engager dans l'armée, voilà quelle était la solution ! A condition d'y commander, bien sûr. A son âge, il aurait difficilement accepté d'être un simple troupier. Mais y avait-il seulement une armée sur l'île ? Faisant demi-tour, il s'adressa au commerçant auquel il avait sournoisement dérobé les précieuses oeuvres d'art qu'il n'avait pas les moyens de s'offrir. Il remarqua, surpris, qu'elles étaient revenues à leur place. Le marchand l'informa simplement : « Mon brave monsieur, il n'y a qu'un peloton à Stemb. Allez voir à la caserne, c'est la neuvième à gauche. »

Sans le laisser paraître, Phippe s'étonna qu'il fallût neuf casernes pour loger un seul peloton. Il se mit en route et ne trouva pas. Il s'informa auprès de gens qui dînaient dehors malgré le froid. Ceux-ci (ou celles-ci, car ''gens'' est masculin ou féminin selon les cas. Ne dit-on pas ''les gens heureux'' mais ''ces bonnes gens'' ? Tout dépend de la place de l'adjectif, avant ou après. Et cessez de m'interrompre.) rirent beaucoup de sa demande : la caserne se trouvait au bout de la neuvième rue, et à droite. Sans doute ce marchand ne savait-il pas compter.

Le rabbin revint sur ses pas. La neuvième à droite, d'accord, mais à partir d'où ? Et la droite, par rapport à quelle gauche ? Il rechercha en vain le magasin qui aurait pu lui servir de point de repère. Tous les commerces avaient baissé leur rideau de fer par humilité. Il se perdit, et s'adressa tour à tour à une pharmacie qui n'était pas de garde, à un cabinet d'avocats, enfin au presbytère où le curé le jeta dehors de façon assez malpropre. « Cochon de catholique ! » marmonna Philippe sur le trottoir, assez fort pour être entendu, puis il prit ses jambes à son cou, ayant perçu le bruit caractéristique d'une Winchester qu'on armait. Cela lui rappela le périple qu'il avait accompli à Chashas, Joël sous le bras, pour le ramener à son commissariat. Pauvre Joël ! Il eut une pensée émue pour cet ancien compagnon de route, mais la réfréna vivement, craignant de se laisser aller à une sensiblerie qui n'était pas dans sa nature, on l'a déjà dit.

                                                                           *****

La caserne était toute petite, un peu comme un pavillon de banlieue pour couples de retraités pauvres ou veufs (ou veuves, oui ! Je peux parler ?). Trente hommes l'occupaient cependant. Ils se mirent au garde-à-vous quand le rabbin entra. Celui-ci examina rapidement les lieux, marchant à grands pas, puis demanda d'une voix tonnante : « Où est votre chef ? » Un des plus anciens répondit timidement : « On n'en a pas, m'sieur. » Secrètement ravi, Philippe reprit avec fureur : « Vous allez en avoir un à présent, je vous en fiche mon billet ! Commencez par faire vos lits ! Qu'est-ce que c'est que ce souk ? Je ne veux plus d'un bordel pareil ici ! Et vos armoires, ça doit être du joli ! Allez, revue de détail dans une demi-heure. Vous avez entendu, bande de demeurés ? Magnez-vous le train. ... Mais vous allez vous bouger un peu, nom de Dieu ! Ah oui. Repos. »

Il sortit de la salle, tous les soldats faisant claquer leurs talons à l'unisson, ce à quoi le règlement ne les obligeait pas, mais ils avaient vu le film ''Un, deux, trois''. Ils se mirent à rire dès qu'ils furent sûrs que le rabbin était loin, et recommencèrent à fumer sur leurs lits infects.

Philippe alla faire un tour pour se changer les idées, mais resta joyeux et enjoué. Il revint à la caserne au bout de la demi-heure règlementaire. La revue fut menée rondement. Les armoires des soldats ne contenaient que leurs fusils et leurs casques. Tout en n'ayant pas fait son service militaire, le rabbin s'attendait à trouver des boîtes de gâteaux, du chocolat, des bouteilles d'apéritif, ce qui lui aurait donné l'occasion de récriminations bien senties, peut-être même de condamnations au conseil de guerre. Comme tous les hommes arboraient un sourire innocent et une face congestionnée, il devina qu'on se moquait peut-être de lui, et se promit de tirer ce mystère au clair. Dans l'immédiat, il lui fallait absolument asseoir son autorité sur cette troupe de rustres, et il ne pouvait le faire qu'en gagnant sa confiance grâce à son art consommé de la diplomatie.

« Tas de cloportes, le ministère de la Guerre me confie le commandement de votre peloton à la noix. Tout le monde dehors, au pas de gymnastique, et on tourne autour de la cour !
  • Mais, patron, on n'a pas de cour.
  • Veux pas le savoir. Tournez quand même, et appelez-moi chef.
  • Mais, chef, on n'a pas l'entraînement !
  • Vous allez l'avoir bientôt, faites-moi confiance. Et le prochain qui dit encore « Mais... », ce sera cinquante pompes en plus, et sur un seul bras. »
Vers minuit, les militaires épuisés étaient étalés à plat ventre devant la caserne. Pour vérifier leur état de fatigue, Philippe hurla « Aouh! », ce qui en langage des armées signifie ''Garde-à-vous, s'il vous plaît''. Nul ne bougea, sauf un grand maigre qui leva à demi une paupière incolore. Satisfait, le rabbin les renvoya dans leur chambrée dont il ferma la porte à clé, leur recommandant de bien faire leurs prières et concédant même un quartier libre pour la matinée du lendemain, entre cinq et six heures.

Puis il partit en ville. En tournant le coin du bâtiment, il se heurta à une énorme poubelle. Il souleva le couvercle et put distinguer une quantité d'emballages et de bouteilles vides, de même que plusieurs revues à caractère pornographique. « Ah, ah ! Voici donc le pot aux roses ! Je me doutais bien aussi qu'ils me cachaient quelque chose ! Pauvres bougres, ils ont donc utilisé la demi-heure que je leur ai laissée pour faire vraiment le ménage de leurs armoires. Et moi qui en avais douté ! Finalement, ce sont de braves garçons. » Et il essuya une larme d'un mouvement furtif.

Il passa la soirée et une grande partie de la nuit dans le seul night-club de l'île, qui lui rappela Automatic Extasy, sauf que les machines à laver y auraient été remplacées par des machines à sous. Il tenta sa chance et gagna en peu de temps une somme considérable. Il était maintenant renfloué ! Pendant qu'il empochait son butin, il vit se précipiter sur lui deux femmes, l'une très grosse, blonde et le teint huileux, qui lui murmura : « Mon chou, je crois bien que tu n'as pas consommé. C'est moi la patronne, et si tu ne bois pas un verre ou deux, je ne peux pas te laisser partir. Tu comprends ça ? Ou tu préfères que j'appelle le patron ? » Elle tourna les yeux vers la porte ouverte des cuisines où l'on voyait évoluer un colosse rasé, aux bras gros comme la cuisse (pas comme la mienne, plus gros), à la voix menue et dangereuse. Le rabbin dit : « Non madame. »

L'autre femme était très blonde, grosse, avec une verrue sur l'oreille. Elle lui susurra : « Tu paies à boire, chéri, maintenant que tu viens de faire sauter la banque ? Ce que je préfère, c'est le Chivas Regal Premium. C'est un peu cher, mais c'est inoubliable. Sinon je pourrais faire signe à mon mec. Tu le vois là-bas, devant le rade ? » Elle désignait un homme d'apparence redoutable, noir de poil et de peau, qui le couvait déjà d'un oeil féroce. Le rabbin-chef regarda ses chaussures : « Je ne sais pas, je vais réfléchir. » En effet, il ne voyait pas comment sortir de ce dilemme. Laquelle satisfaire de ces deux harpies venimeuses et accompagnées? Il était menacé également de part et d'autre ! Il choisit alors une solution extrême. Il demanda à téléphoner, s'enfuit par la fenêtre de la cabine, galopa jusqu'à la caserne, réveilla le peloton à deux heures du matin, lança cette équipe de loups-cerviers sur la boîte de nuit, en leur ordonnant d'arrêter tout le monde. Les soldats partirent comme des furieux, et menottèrent rapidement les deux femmes et leurs malandrins.

Philippe les attendait dans le bureau de la caserne, assis sur la seule chaise magistrale dont celui-ci était doté. Une très belle chaise d'ailleurs, sûrement du XVIIIème siècle, en merisier rouge recouvert de brocart également rouge, légèrement plus foncé cependant, aux pieds recourbés façon Louis XV, le dossier orné des armoiries du duc de Gaëte, qui présentaient... mais enfin on n'est pas là pour parler de ça. Le rabbin-chef prononça d'une voix sépulcrale : "Qu'on fasse entrer les témoins." L'un des soldats se présenta.
--  Qu'avez-vous à déclarer, mon brave ?
--  Oh, pas grand-chose, mon arme de service et trois bouteilles de pernod.
--  Je ne vous parle pas de ça, crénom ! Qu'est-ce que vous avez remarqué de suspect quand vous vous êtes emparé des prévenus ?
--  Eh bien, chef, c'est qu'ils disaient des choses pas claires.
--  Ah ? Par exemple ?
--  Par exemple qu'ils m'ont promis juré comme ça de me casser la gueule l'instant qu'ils seraient libérés.
-- Ca me paraît très clair, au contraire, mais le principal est que vous ayez fait votre devoir. N'empêche, attendez-vous quand même à une sérieuse dérouillée, mon ami.
--  Et vous croyez qu'ils ont le droit, chef ?
--  Vous parlez de qui, là, au juste ?
--  Du gros et de la grosse, sauf respect. J'ai peur d'eux, ils vont m'écrabouiller !
--  Oui, ils ont l'air redoutables. Je vous plains bien, tenez. Mais enfin, un grand garçon comme vous !
--  Je peux pas être protégé ? Oh, chef, fichez-moi en taule, je vous en supplie ! Là ils m'auront pas !
--  J'y vois quelques difficultés, mon fils. La première est que je ne dispose ici que d'une seule cellule, et que je ne peux pas vraiment la réquisitionner pour abriter un citoyen qui n'a commis aucun délit. Vous comprenez que d'autres attendent à la porte, et pourraient s'impatienter. La seconde est que si les honnêtes gens sont en prison et les malfrats en liberté, on marche sur la tête. La troisième et dernière, la plus importante, réside dans le fait criant que pour vous incarcérer, il me faut un motif officiel. J'aurai un rapport à rendre, moi.
--  Qu'est-ce que je dois faire pour aller en cabane ? Dites-le moi, chef, vous qui êtes si bon ! Je suis prêt à tout pour pas tomber entre les pattes de ces deux grosses canailles antipathiques !
--  Disons qu'il y a plusieurs façons de procéder, chacune avec son degré de gravité juridique, mon enfant. Vous pouvez voler, tuer, refuser de payer l'impôt, insulter un supérieur, insulter un inférieur (ce qui est interdit, on le sait trop peu), ou...
--  Insulter un supérieur, c'est permis ?
--  Justement non. Voilà pourquoi vous iriez en prison si vous osiez le faire, mon ange.
--  Alors là, je vais pas me gêner ! Grosse vache, trou du cul, vieille merde, et... j'en trouve plus.
--  Mal joué, cher séraphin : vous m'avez insulté sans témoins. Ceci n'a aucune valeur légale.
--  Il faut que je recommence, alors ?
--  Eh oui. Garde ! Approchez. Ecoutez ce que le sieur ici présent, qui s'appelle...
--  Dubois, chef. Ca vient de l'allemand.
--  Voici ce que le sieur Dubois ose me dire en face et devant vous, témoin majeur. Vous en jugerez et moi aussi. Allez-y, mon agneau.
--  ...  (le garde-témoin)
--  Je n'y arrive plus, chef. Je vous tiens en si haute estime !
--  Dans ce cas, allez assassiner n'importe qui, soldat Dubois, et l'affaire sera réglée, mais fichez-moi la paix avec vos terreurs ridicules !
--  Tuer quelqu'un ? Oh non ! A choisir, je préfère encore ne pas payer mes impôts !
--  Attention ! Ceci est une décision grave, qui vous engage devant Dieu et les hommes. Etes-vous bien décidé ?
--  Oui, chef.
--  Avez-vous réfléchi un tant soit peu aux conséquences de cet acte ?
--  Non, chef.
--  Parfait. A présent, jurez de ne vous acquitter de vos contributions que si vous y êtes obligé par la loi. Jurez sur quelque chose de sacré pour vous.
--  Je le jure sur... l'honneur du peloton de l'île de Stemb !
--  Bon, ça n'ira pas chercher loin. Garde, coffrez-le, et fermez bien la porte. Et de l'extérieur, rappelez-vous, pas comme l'autre fois. Allez, rompez.

Le rabbin-chef n'avait pas tant parlé depuis belle lurette. Déjà fatigué par cette première audience, il songea immédiatement à congédier tous les suspects et témoins et à les envoyer faire un tour à la campagne pour être tranquille une minute. Un sursaut de courage l'amena cependant à convoquer la grosse patronne. Elle arriva en minaudant, battant des cils et faisant trembler ses fesses.
" Alors, mon chou, il paraît que tu veux me parler ?
--  Un peu, que je veux. Je ne t'ai pas dit de t'asseoir, dondon. Nom, prénom, âge et qualité.
--  Mon nom c'est Feurstein, parce que les parents de ma mère venaient d'Alsace, et que mon grand-père avait épousé une cousine qui...
--  On s'en fout. Prénom ?
--  Ernestine. C'est parce que ma...
--  Age ?
--  Cinquante-trois ou quarante-six, enfin à peu près.
--  Comment ? Tu ne connais pas ton âge ?
--  Depuis le temps, je ne sais plus trop. C'est que ça fait un bail, au bout du compte.
--  Qualité ?
--  Oh, pour ça, j'en ai beaucoup, mais surtout la gentillesse. Tu l'as remarqué, trésor ? Je peux te montrer un guili-guili que tu ne connais pas, si tu veux, mon petit chou à la crème.
--  Arrête ton charre ! On ne me la fait pas, à moi. Garde ! Collez-moi ça au bloc, et surveillez bien la luronne, elle a une trombine qui me fiche des boutons dans les yeux.

Au fond de lui-même, Philippe était mécontent de s'être comporté avec une pointe de vulgarité envers une ambassadrice du beau sexe, qu'il faudrait ne couvrir que de roses et de propos amènes, mais la loi est la loi, et toutes ces femelles, toutes ces chiennes, il faudrait bien les mettre un de ces jours au pas.

Il renonça à appeler dans son bureau le gros patron et l'homme louche qui buvait au bar, parce qu'il avait un petit peu peur, et les fit emprisonner sur-le-champ. Il n'y avait personne pour les garder, mais la porte de l'unique cellule était très solide.

Il restait la blonde plantureuse qui lui avait demandé de lui payer à boire et qui lui avait fait des avances qui lui avait convaincu qu'il était au mieux avec elle, lui. Il fit monter deux bouteilles de champagne (c'est une manie !) et l'interpella en ces termes par le truchement du planton de service : "Viens me rejoindre, ô ma colombe immaculée, mon lever de soleil, mon faon venant de naître ! Mon coeur t'appelle et t'espère, et en plus j'ai deux minutes devant moi." La femme se présenta, toute rougissante de honte et de timidité. Philippe se leva de sa chaise du XVIIIème siècle, etc, et la prit galamment par la taille. " Comment t'appelle-t-on, ma beauté ?
--  Garibaldi Marina, quarante-sept ans, couturière adjointe, monsieur le chef.
--  Appelle-moi donc Sylvestre.
--  Sylvestre, c'est votre nom ?
--  Pas vraiment. C'est pour brouiller les pistes si quelqu'un nous surveille. Dis-moi, ma jolie, est-ce le rôle d'une couturière que de demander un verre à un client dans un tripot aussi calamiteux que celui où tu travailles ?
-- Oui, non, je faisais un extra.
-- Extra ou pas, ceci tombe sous le coup de la loi 105-42 bis du 11 juillet 1926, article 16, alinéa 83.
-- Mais qu'est-ce qu'il y avait de mal à ça ?
-- Ce qu'il y avait de mal ? Je sais très bien où tu voulais en venir. Tu aurais accepté ce verre, et puis un autre, et encore un autre, et ainsi de  suite jusqu'à ce que tu sois complètement saoule. Tu serais sortie te déshabiller dans la rue, et ça aurait scandalisé les braves gens du quartier. Et qui est-ce qui aurait été dans la mouise après l'enquête ? Ma pomme ! Je serais passé pour un maquereau, peut-être même pour un homme dénué de moralité commune. Atteinte à la pudeur, aggravée par ivresse sur la voie publique ! Et j'aurais été responsable, moi, un honnête militaire ! J'ai raison ?
-- Oh ! Monsieur le chef Sylvestre, comment avez-vous deviné tout ça ?
-- Le métier, mon petit, le métier.
-- Qu'est-ce que vous allez me faire, alors ?
-- Pour l'instant, et comme tu es gentille, je vais me contenter de t'envoyer en correctionnelle, mais que ça ne se reproduise pas.
-- Oh ! Merci. Vous êtes un amour ! En plus, vous ne vous appelez pas Sylvestre, mais Philippe, je le sens depuis le début !
-- Attention, ça se reproduit ! Violation d'identité. Loi 432-15 du 25 janvier 1927. J'en suis marri, mais là tu es bonne pour les assises, ma fille.
-- Ah ? Et qu'est-ce qu'on risque dans ce truc-là ? 
-- On risque carrément d'acquérir une très mauvaise réputation auprès de ses voisins immédiats et éloignés, ou de se faire couper la tête. C'est au choix. Enfin, au choix du juge.
-- Non ! Pitié ! J'ai deux enfants à nourrir, et je ne sais pas très bien coudre. Si je deviens mal réputée, je n'aurai plus de pratiques, et nous allons tous mourir de disette.
-- Ta, ta, ta ! Tu vas te présenter au commissariat. Je te fais une ordonnance.

La femme sortit en pleurs. Le rabbin se rassit, soulagé, et vida en un rien de temps les deux bouteilles de champagne. Tout réjoui, il repensa à ses soldats et courut à la chambrée. Surprise ! Elle était vide, ou presque : le grand maigre de la veille était encore là, ronflant sous un lit. (Pourquoi sous un lit et pas... Je vous en pose, moi, des questions ?)  Philippe tenta de le réveiller à grands coups de rangers dans les côtes, en vain. Il lui chatouilla le nez avec une plume, sans résultat. A bout de ressources, il proféra "Aouh" à voix basse, et le soldat bondit aussitôt sur ses pieds. "Ah, mon gaillard, je vous y prends à fainéanter pendant le service ! Z'aurez vos quinze jours. Où sont les autres ?
-- Ils ont déserté, chef.
-- Celle-là, c'est la meilleure ! Et pourquoi ?
-- Pour s'engager dans l'armée norvégienne. On est mieux payé.
-- Et pourquoi ne les avez-vous pas suivis ?
-- Je dormais, je ne les ai pas vus partir. Et puis...
-- Et puis quoi ?
-- Et puis je vous aime, chef.
-- De quoi, de quoi ? Tentative de corruption de fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions ? Et vous pensez peut-être que ma situation m'autorise à autoriser au fonctionnaire que vous êtes, c'est-à-dire fait pour fonctionner, une proposition finalement aussi nuisible à notre fonctionnement, bien que somme toute assez flatteuse ?
-- Non, chef, c'était pour rire.
-- Ah bon. Il ne faut pas rire des choses de l'amour, mon fils. Vous m'apprendrez par coeur le chapitre 12 de l'Imitation de Jésus-Christ, et vous me le réciterez demain matin. Et cessez de vous fourrer les doigts dans le nez quand vous êtes au garde-à-vous."

Le rabbin sortit sans dire "repos". Une pensée le turlupinait. Si les soldats se plaignaient d'être mal payés, il avait tout aussi bien sujet de se plaindre lui-même du mauvais fonctionnement de la trésorerie. Cela faisait plus de seize heures qu'il avait pris le commandement de ce bataillon sans gloire, et il n'avait toujours pas touché un rouge liard.

(Un bataillon regroupe plusieurs compagnies, qui regroupent plusieurs pelotons, qui regroupent un certain nombre de soldats, ou inversement. C'est comme pour la femme du rabbin, on ne va pas y passer la nuit)

Bien sûr, il disposait maintenant de l'argent de la machine à sous, mais ce n'était pas la même chose qu'un salaire fixe et établi. Par ailleurs, son honneur de vieux militaire s'en trouvait un peu froissé. Renseignements pris, il sut que le général dont il dépendait résidait en Suéde continentale, dans une pension de famille située sur le bord d'un lac, qu'il parvint difficilement à identifier sur la carte. En fait, il confondait avec la Mer du Nord. Cela ne l'empêcha pas de rendre à son supérieur une visée... une visite à visée purement administrative.

Il loua un hors-bord et fit la traversée dans la nuit. Quelle différence avec le drakkar de Jean-Bernard ! Il réveilla l'officier à quatre heures du matin, en toute cordialité, et lui expliqua son problème avec force cris et gesticulations. Il eut facilement gain de cause, et toucha six mois d'avance sur sa solde. Ce général était vraiment un garçon charmant, tout jeune, et pourtant aussi plein de distinction et de respect pour ses aînés ! Il y avait réellement plaisir à être sous ses ordres. Evidemment, comme Philippe n'avait plus qu'un soldat -- et pour combien de temps ? -- il ne revint pas dans l'île de Stemb. Son seul regret fut son manquement au paiement de la location du hors-bord, qu'il devait effectuer dès qu'il aurait remis le pied sur l'île. Ses remords furent brefs mais cuisants.

Il se trouvait à présent nanti d'une somme conséquente. Les plaisirs faciles de la vie lui étaient offerts : sandwiches, hôtels de faubourg, prières au temple, il avait les moyens de ne rien se refuser. La mort de sa femme et la disparition de ses amis de passage ne le souciaient pas trop. Il prétendait avec sagesse, contredisant un dicton populaire, que ce ne sont pas ceux qui restent qui sont le plus à plaindre, mais bien ceux qui disparaissent. Et je peux en parler savamment, parce que ça ne va pas très bien pour moi en ce moment. Il philosopha ainsi pendant une dizaine de jours, provoquant l'étonnement des passants qui le croisaient sur le trottoir, planté comme une borne et contemplant le ciel avec mélancolie. Toutefois cette période d'inactivité complète lui fut néfaste. Il lui survint des rhumatismes dans les genoux, et de l'arthrite dans les cartilages cervicaux. L'âge s'en mêlant, il ne se déplaçait plus qu'avec peine, lui si agile autrefois ! C'était désolant, il ne pouvait rester ainsi.

Après moult hésitations, et malgré sa répugnance pour le monde médical, il résolut de se traîner jusqu'au premier hôpital venu -- comment était-il venu là, on peut se le demander -- et réclama une chambre individuelle avec médecin, faisant valoir sa qualité d'ancien chef de peloton de Stemb (il taisait son passé de président de l'Empire par horreur des vantardises). Il n'eut droit qu'à un interne. Celui-ci le veilla quand même toute la nuit, qui fut paisible car tous les deux dormirent comme des pierres, contrairement aux autres patients occupant les chambres contiguës et hurlant de douleur. C'était pénible, d'ailleurs.

Au matin, Philippe laissa sur les genoux du jeune carabin un bon pourboire qui dormait encore (l'un ou l'autre, peu importe) , ainsi que les paroles complètes de la chanson "Dans un amphithéâtre...", rien que pour l'épater, puis il s'esquiva tout gaillard. Fort de cette expérience, il avait bien l'intention de visiter les autres hôpitaux de la ville et de s'installer dans celui qu'il jugerait le meilleur, notamment au point de vue de la nourriture : on ne lui avait rien servi ce soir-là, et il mourait de faim. Il faut dire qu'il était arrivé très tard et n'avait eu affaire qu'à la gardienne de nuit, qui vaquait dans sa loge. Il était passé silencieusement pendant qu'elle tournait le dos

Il s'arrêta dans un petit restaurant des faubourgs (encore !) et, bien qu'il ne fût que six heures du matin, se fit servir une colossale côte de boeuf avec des piments confits et des salsifis, accompagnés de deux bouteilles de vieux bordeaux. Quand on peut payer, on ne va pas se gêner. Quelques miséreux l'observaient par la fenêtre d'un air avide, d'autres d'un oeil vorace. Plusieurs pleuraient. Le rabbin ému sortit dans la rue, sa serviette à la main, et s'adressa au groupe avec commisération. " Vous allez faire un petit concours, si vous le voulez bien. Le gagnant sera récompensé. OK ? " Tous opinèrent du chef, les yeux soudain brillants de convoitise. " Attention, on y va. L'un de vous sait-il quelle est la capitale de l'état de New-York ? " De nombreuses mains se levèrent, des sourires radieux naquirent sur des lèvres décharnées. " Moi, m'sieur ! Moi, m'sieur ! " Philippe eut un geste à la fois paternel et énergique : " Ce n'est pas New-York, bien sûr. " Les mains s'abaissèrent, les sourires se figèrent dans un rictus larmoyant et amer. Les pauvres gens restèrent muets, se regardant les uns les autres avec effarement. Pendant ce temps, il faisait beau.

Philippe soupira et reprit : " Bon, moins difficile. Dans l'équation E = mc2, pilier de la relativité générale, elle-même théorie fondatrice de la physique et de l'astrophysique contemporaines, que représente  c ? " Un vieil homme hirsute et très sale répondit aussitôt, sans même lever la main : " Carabistouille ! " Enchanté, le rabbin le félicita chaleureusement. " Tu es vraiment digne de venir partager ma table, mon ami. Suis-moi sans défiance. "

Les autres grommelèrent qu'ils le savaient aussi, que c'était toujours pour les mêmes, qu'ils en avaient assez de ces anarchistes. (Notons à l'adresse de nos lecteurs que dans cette équation célèbre "c" désigne en vérité le nombre de fois par jour où Wilfried II fait rire sa femme, ce qui, par le biais du concept d'infiniment petit, rapproche curieusement la relativité générale de la mécanique quantique, théories pourtant irréconciliables pour les tenants de chacune de ces doctrines, mais passons. L'important pour nous est de supposer que Philippe n'avait accepté cette réponse que par pure charité.)

Le patron du restaurant s'alarma en voyant ce pouilleux s'installer dans sa salle, et demanda avec hauteur au rabbin s'il devait servir un repas à ce monsieur. " Non, pas la peine. Il me reste quelques salsifis, ça lui ira parfaitement. En plus je n'aime pas ça. Et croyez bien que je n'ai invité ce misérable que parce que je déteste manger tout seul. Vous pouvez retourner à vos fourneaux."

Philippe  s'arrangea habilement pour que le vieillard lui racontât son histoire. Celui-ci ne se fit pas prier, tout en engloutissant à grand bruit le fond de l'assiette du rabbin et en mangeant beaucoup de pain -- il n'y avait plus de bordeaux.

" J'ai commencé par être cordonnier dans le sud, mais ça ne gagnait pas sa vie tellement il faisait chaud. Puis j'ai été marin sur la mer de Java -- je vous parle du temps où il y avait encore une mer à Java. J'avais six ou sept ans, vous voyez que ça date. Là, ça allait à peu près, mais mes collègues étaient des brutes ignares et sans éducation. J'en ai eu ras le béret, alors je me suis mis professeur de grec à l'Université.
-- Vous connaissiez le grec ?
-- Pas du tout, mais les étudiants non plus, donc ils ne voyaient pas la différence. Vous saisissez ?
-- Et personne ne s'est aperçu de rien ?
-- Oh, vos remarques, ça suffit !
-- Excusez-moi, je...
-- Taisez-vous donc. Quand j'ai été chassé de l'Université... taisez-vous, hein ! j'ai repris mon ancien métier de courtier en assurances. Ah ! J'en ai ramassé, de l'argent ! Les gens sont tellement naïfs ! J'allais enfin mener la grande vie. Mon attaché de presse m'a tout volé. Il est parti au Vénézuela avec la valise aux billets, ma voiture, et aussi ma femme, je crois. Une voiture admirable, vous savez, une Chevrolet 1951, une vraie merveille que je bichonnais au-delà du raisonnable ! J'en ai pleuré. Et me voici finalement devenu mendiant, pauvre entre les pauvres, après une existence aussi faste qu'aventureuse.. "

Le vieil homme, accablé, s'immobilisa dans une morne attitude. " Vous voulez encore des salsifis ? " demanda le rabbin.

(Pendant cette scène, un grave séisme s'était peu à peu déclaré au Chili, , mais ni Philippe ni le mendiant n'en avaient quoi que ce soit à baver, étant donné que lorsqu'on n'est pas du nombre des 11000 ou 19000 morts -- selon la police ou selon les organisateurs -- on ne va pas non plus vérifier tous les détails. Attendez, on me fait signe... Oui ?... Ah quand même...  Bon, vous allez rire : il s'agirait en fait de 190 000 morts ! Quel étourdi, ce reporter !)

Ils se quittèrent donc bons amis, et le rabbin offrit même à sa nouvelle connaissance une invitation pour les prières au temple. Pour lui et ses coreligionnaires, elles étaient gratuites, mais les non-protestants devaient les payer à prix d'or. Le vieil homme commença par refuser faiblement, puis de plus en plus fermement, et ne céda que devant l'insistance grandissante et presque menaçante du rabbin. Il remercia et partit tout triste.

                                                                      *****

La matinée étant bien avancée, Philippe ne voulut pas commettre à nouveau son erreur de la veille, à savoir arriver trop tard dans l'hôpital de son choix pour avoir droit à tous les services auxquels il pouvait prétendre. La qualité des repas était prépondérante à ses yeux -- si l'on peut ainsi dire -- et même s'il se sentait maintenant assez bien lesté pour survivre toute la journée, il était prudent de se montrer prévoyant. Il entreprit donc de passer en revue les autres établissements hospitaliers de la ville.






                                                      








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